The Witch : chasse aux sorcières en huis clos

Petit, Robert Eggers était hanté par des cauchemars récurrents mettant en scène des sorcières. Adulte, il décide de faire face à ses démons et s’en libérer. The Witch est le résultat de son exorcisme : un premier long métrage de fiction, qui cède le flambeau de cette terreur obsessive du réalisateur à l’audience, emballé en format grand écran.

Eggers raconte l’histoire d’une famille puritaine excommuniée, vivant isolée sur une ferme, dans les années 1630 en Nouvelle Angleterre au Massachusetts, environ un demi-siècle avant que les chasses aux sorcières envahissent complètement les mentalités.

Le film débute avec la disparition du plus jeune : Samuel, un poupon. Alors que la famille panique, confuse par cette absence soudaine, l’audience, elle, devient témoin d’un enlèvement : une silhouette nue, sans visage, emporte Samuel au cœur de la forêt, où une suite d’atrocités en découle. C’est la première apparition de la Sorcière.

La mère (Kate Dickie), dévastée, essaye de jeter le blâme sur sa fille (Anya Taylor-Joy), qui était avec le bambin au moment de sa disparition. Ce qui s’ensuit est une ascension de conflits (doute, solitude, famine, peur) et une descente aux enfers pour le ménage familial, qui se désintègre.

Il y a deux univers dans The Witch : celui quasi féerique de la Sorcière et celui très réel et immersif de la ferme. En effet, le réalisateur s’est retrouvé consommé par la quête de l’authenticité. Le film s’autoproclame un conte folklore, annonçant que la majorité du dialogue est un copié-collé provenant de manuscrits puritains, journaux religieux et lettres issues de cette époque. Le souci du détail n’en finit plus : les vêtements ont été conçus à partir de tissus antiques et même la musique a été créée à partir d’instruments datant du 17ème siècle. Eggers démontre un respect inouï pour l’époque, sans doute des réflexes de ses anciennes professions cinématographiques: designer de production et designer de costumes.

Malgré cette immersion réussie, pouvons-nous dire que The Witch fait peur ? Au contraire de ce que la campagne marketing du film, très axée sur l’étiquette horreur, veut nous faire croire, The Witch n’est pas conçu pour être consommé comme une expérience d’horreur classique. Le film, davantage un psychodrame ponctué de quelques brefs instants visuellement terrifiants, est plus subtil et plus lent que ce qu’on essaye de nous vendre. Visionné avec les bonnes attentes en tête, c’est néanmoins une belle expérience et un bon moment cinéma.

La direction photo, guidée, pour la majorité des plans, qu’avec de la lumière naturelle ou celle provenant de bougies, ainsi que tournée uniquement lors de jours nuageux pour les plans extérieurs, capture bien l’ambiance ténébreuse et énigmatique du film. Le cadrage, quant à lui, est parfaitement structuré, surtout pour les plans présentant la Sorcière: décadrés, mais tout en finesse et en subtilité, conservant une bonne balance entre ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (et du coup ce qu’on ose s’imaginer).

Le casting et les performances font un bon duo. En plus d’incarner des personnages crédibles, la physionomie de chacun des acteurs ajoute une dose d’angoisse ou de lourdeur au film : par exemple, la voix rocailleuse du père (Raplh Ineson) ou le visage creusé de la mère (Katie Dickie). Ceci étant dit, le ton guttural du père rend parfois dur à comprendre le langage du 17ème siècle mis de l’avant par le scénario – mais ce n’est pas si gênant.

the witch jumeaux

Les jumeaux Jonas et Mercy (Lucas Dawson et Ellie Grainger)

Là où le casting fait faux bond, c’est pour le cas des deux jumeaux, Mercy et Jonas, joués par les très talentueux Ellie Grainger et Lucas Dawson, mais dont les grosses bajoues et binettes innocentes détonnent du reste des personnages et de l’atmosphère générale du film. Est-ce volontaire, une faute de casting ou un problème de montage ? Parfois, après une scène dramatique accentuée par une accélération musicale, on coupe soudainement à un plan silencieux des deux jumeaux et leurs visages naïfs d’enfants dans la lune. Est-ce pour laisser respirer l’audience et la faire rire (comme il a été le cas en salle) ? Si oui, pourquoi ne pas assumer l’ambiance angoissante jusqu’au bout ? Ça brise parfois le rythme et l’immersion qu’on souhaite atteindre en tant que spectateur.

En bref, The Witch, quoique bien ficelé, doté de bons éléments et un travail de moine cinématographique, ne nous livre peut-être pas un film culte, mais nous annonce l’arrivée d’un cinéaste talentueux.

THE WITCH de Robert Eggers / États-Unis / 2015 / 92 min.

par Laura ANTOHI

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