The pit and the pendulum : comment représenter l’angoisse

Sean Tulien, éditeur de livres pour enfant vivant au Minnesota, et J.C. Fabul, illustrateur polyvalent vivant à Manila aux Philippines ont tous les deux quelques choses en commun : la passion pour la bande dessinée et les comics. Ils ont individuellement travaillé sur plusieurs projets au fil des années, ce qui démontre un certain talent et une expertise prononcée au cœur de leur domaine spécifique. C’est à travers une collaboration audacieuse qu’ils joignent la plume et le pinceau afin de donner naissance à l’adaptation d’une nouvelle populaire d’Edgar Allan Poe The pit and the pendulum (Le puits et le pendule).

pit and the pendulum Sean TulienCe roman graphique, publié aux éditions Stone Arch Books en 2013, dresse un portrait tout à fait élégant de la courte nouvelle originelle publiée en 1842 dans la revue américaine The gift. Ce récit d’horreur, écrit au milieu du 19e siècle, période considérée par plusieurs experts comme « l’âge d’or » du fantastique, relate les divers calvaires et supplices d’un condamné à mort par l’Inquisition espagnole.

Le récit est narré par l’anonyme prisonnier, et débute lors du verdict des juges ; nous ignorons quels crimes il a commis, tout comme nous ignorons les preuves fournies contre l’accusé. Il est simplement condamné et puis jeté dans une pièce ténébreuse au sol froid, au milieu de laquelle il tente de se retrouver, autant au niveau physique que psychologique. Ses investigations difficiles et éprouvantes, doublées de pensées angoissantes conduisent le pauvre supplicié à perdre connaissance plus d’une fois. Il remarquera après plusieurs retours à la raison la présence inquiétante d’un puits au centre de la pièce et d’un pendule tranchant sous lequel il sera enchevêtré par de nombreux liens sur une table. En dépit de cet effroi qui le ronge, il réussit tant bien que mal à échapper à ce funeste sort. C’est alors que les murs, motivés par un effet mécanique pervers, se referment sur lui, le poussant inexorablement vers le puits duquel il ne pourrait s’échapper. Un miracle se produisit ; alors qu’il entamait sa chute mortelle, une main vint le rattraper : le général LaSalle était entré à Toledo avec l’armée française, le narrateur était alors sain et sauf.

Qualité évocatrice de la couverture

La couverture est réussie. Sans lire le titre, nous imaginons très bien d’emblée quel ton et quelle atmosphère le contenu évoque. L’image est forte et sombre : un visage encapuchonné est divisé en son milieu au vertical par le manche du pendule noir, le côté gauche représente un homme au regard sévère tenant à la main une plume à la pointe dégoulinante ; le côté droit dévoile un crâne à l’orifice noir au fond duquel scintille une lumière jaunâtre, une faux mince et à la lame obombrée disparaissant dans le hors champ. Le tout évoquant cette dualité classique, mais ô combien ontologique, entre la vie et l’art comme source romantique et gotique de l’angoisse, versus la fatalité du trépas. Il demeure tout à fait concevable d’interpréter l’œil sombre de la faucheuse comme le puits, tandis que le pendule est suspendu en contrebas de la couverture, au-dessus duquel est dévoilé le titre de l’ouvrage. Une couverture audacieusement symbolique dont les couleurs noires, oranges et jaunes, évoquent cette chaleur, cette pression infernale, prélude d’une angoisse à venir.

 L’aspect littéraire

En ce qui concerne le contenu du récit, le fil narratif est très fidèle, dans les détails près, à l’œuvre d’origine. Pour l’avoir lu dans sa langue originelle, soit l’anglais, la littérarité est présente et agréable, pour ne pas dire nostalgique. Il existe deux types de discours qui lient tous les événements, et par conséquent toutes les vignettes ensemble : les cartouches et les phylactères. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ces codes, il s’agit, dans le premier cas, des encadrés contenant la narration et d’autres paroles considérées « hors champ », par exemple des pensées internes ; alors que le phylactère est la bulle dans laquelle se trouve le discours direct d’un personnage. Ce sont des procédés tout à fait conventionnels de la bande dessinée et ils sont utilisés à leur avantage. Presque toute l’histoire littéraire se tisse grâce aux cartouches, ce qui met l’accent sur un ton propre à l’esthétique du conte, d’une histoire racontée dans toute sa subjectivité, très caractéristique de la littérature fantastique du 19e.

Ces cartouches reproduisent très fidèlement le texte d’origine, à quelques exceptions près, cela réduit certes la complexité narrative du texte d’origine, mais permet de se juxtaposer avec la trame imagée. Comme dans une bonne BD, images et mots se marient pour permettre une expérience figurative immanente.

Quant aux phylactères, ils ne reproduisent jamais le texte d’origine, mais permettent d’offrir un semblant de vie au personnage emprisonné avec rien d’autre comme compagnon que le silence. Les phylactères viennent ainsi briser cette absence physique de bruit en permettant au personnage de soliloquer, ce qui insiste sur son aspect comportemental.

Cette esthétique rend le texte, qui à l’origine est lourd et complexe de par ses définitions exhaustives et sa qualité littéraire, plus simple à comprendre. Tulien a vraisemblablement récupéré de bons passages spécifiques de l’œuvre de Poe afin de les disposer aux images de façon à rendre notre lecture fluide et suffisamment instantanée pour provoquer un sentiment de succession de pensées à la chaîne et de ruminations décalées chez le narrateur/personnage, accentuant l’effet d’anxiété.

Un esthétique imagée

pit and the pendulum Sean Tullien extraitAttardons-nous désormais de l’autre côté du miroir : la question esthétique des images. Celles-ci s’articulent avec une petite palette de couleurs identiques à celles utilisées pour la couverture, ce qui engendre cette atmosphère sombre et lugubre. Ces illustrations, dans leur style, demeurent détaillées. Il y a souvent des gros plans sur le visage du personnage ou des plans tailles pour souligner les expressions. Les contours des objets sont souvent anguleux et le contraste généralement atténué, ce qui dégage une impression de rudesse, de dureté et d’ancienneté, à l’instar d’une vieille pierre emprisonnée au creux d’un troublant donjon depuis des siècles.

Le clair-obscur démontre des contours superficiels, illustrant des fioritures, comme si la gradation lumineuse était empreinte de mouvements, les ténèbres avancent et reculent, tissent leur lente toile, ce qui, bien qu’il s’agisse d’un effet simple propre à l’esquisse, s’agence bien avec le style des images que je qualifie de « pierreux ».

C’est vers la fin du récit que l’orange jaunâtre devient plus présent, formant un style éthérique exploitant les cadres comme un effet de cauchemars. Ces couleurs chaudes, utilisées comme élément lumineux, ne sont pas sans nous évoquer l’étouffante chaleur propre à un four sorti tout droit des enfers. Ceci exalte ce message éloquent de la condamnation mis en parallèle avec la damnation. Cet effet provoque un contraste avec le reste de l’œuvre : une atmosphère qui n’est pas si détaillée sous cet angle dans l’œuvre originelle, ce qui permet de démontrer comment l’illustration enrichit notre expérience narrative et présentifie les leitmotivs convoqués au fil de l’histoire.

Pour conclure, je demeure convaincu que cette petite perle rare fera des heureux pour les amateurs d’horreurs et davantage chez les fans d’Edgar Poe. De telles adaptations prouvent que survivent dans la mémoire des artistes un certain respect et une gratitude envers ces écrivains qui ont marqué l’imaginaire occidental fantastique. La synergie littérature-image ne permet peut-être pas de replonger au cœur du littéraire ou d’imiter le réel avec hyperréalisme, mais elle réussit à agir là où littérature et arts visuels ne peuvent se rendre sans leur aide mutuelle : incarner cette angoisse effervescente. Pour le reste, je vous offre l’opportunité de le découvrir.

Vincent Poirier

About Vincent Poirier

Écrivain, poète et essayiste depuis plus de 15 ans, Vincent Poirier, Montréalais de 29 ans, poursuit des études supérieures en littérature à l’Université du Québec à Montréal. L’horreur, l’épouvante, le fantastique, fantasy et la Science-fiction sont ses territoires d’exploration. Féru d’histoire, philosophie, psychologie, sciences et mythologies, il conjugue savoir et imaginaire afin d’interroger et critiquer le contemporain, tout comme l’espace réel et imaginaire que nous occupons. Pour lui, les réponses se trouvent dans le langage, et cela nécessite toute une vie d’exploration pour y parvenir.

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