Ted « Black Lightning » Patrick : portrait d’un déprogrammeur

Aux États-Unis, dans les années 70, les religions alternatives, groupes sataniques et sectes gagnent du terrain, ce qui engendre une hystérie collective alimentée par les médias et laisse la porte ouverte à des pratiques se défendant comme « salvatrices » – surtout au sein de familles. Affolés par l’idée que leurs enfants pourraient se laisser amadouer par des groupes anticonformistes, plusieurs parents optent pour des solutions controversées, voir excessives, afin d’empêcher pareil résultat ou de sauver un être cher déjà sous influence.

Deprogrammed_27x39.5_proofEn 1988, le père de Mia Donovan essaie de libérer son fils Matthew des « influences sataniques » en l’introduisant au programme de Ted « Black Lighting » Patrick, l’emprisonnant ainsi dans une chambre d’hôtel pendant 8 jours consécutifs. Cherchant à comprendre comment cette expérience a affecté son frère, qu’elle n’a d’ailleurs pas revu depuis 18 ans, la réalisatrice décide d’aller à sa rencontre, et ainsi démarre un projet documentaire de grande envergure, qui finira par réunir de nombreux autres témoignages, dont ceux d’anciennes « victimes » de Ted Patrick, ainsi que le père du deprogramming lui-même. Né au Tennessee en 1930, cet homme, qui n’avait pourtant ni diplôme ni expérience professionnelle, a réussi à convaincre des centaines de parents à avoir recours à ses services de deprogramming, soit le fait de forcer une personne ayant un système de croyances alternatif à changer ses croyances ou d’abandonner celles-ci complètement.

Pour des raisons non-expliquées dans le film, mais sans doute légales, Ted Patrick filmait toutes ses séances de deprogramming. Des extraits de ces vidéos alimentent du coup le film et projettent le spectateur à l’intérieur de ces sessions malaisantes. Grâce à ces archives, le public a la chance de témoigner directement des méthodes mises de l’avant par ce processus s’autoproclamant reverse brainwashing : d’abord, le membre de la secte, souvent l’enfant des parents ayant engagé Ted Patrick, est enlevé (chez lui ou en public) et ensuite emprisonné dans un lieu isolé où il devra avoir des discussions répétitives avec Ted Patrick au sujet de ses nouvelles croyances, jusqu’à ce qu’il soit considéré raisonné.

La réalisatrice a même contacté les gens apparaissant dans ces archives, qui partagent pour la plupart leur expérience plus de 30 ans plus tard, sous forme d’entrevue conventionnelle. Ces entretiens avec des ex-membres de secte offrent au public une vision complète du deprogramming: à la fois une vue objective, grâce aux archives, mais aussi subjective, grâce aux tête-à-tête avec Ted Patrick, ainsi que ses « ex-clients ». Ainsi, le public est libre d’en tirer ses propres conclusions et non soumis à une leçon de vie.

Malgré la connexion personnelle de Mia Donovan avec son sujet, la réalisatrice offre, généreusement, une plateforme et le droit de parole à tous les intervenants, même Ted Patrick, désormais à la retraite, qui défend toujours sa croisade antisecte. Même ceux ayant vécu le deprogramming ne partagent pas tous le même avis : certains, catégoriques, affirment que l’expérience leur a fait plus de mal que de bien, tandis que d’autres admettent avoir été sauvés par elle.

Certes, le sujet est riche et Mia Donovan réussit à le dépeindre de manière humaine, mais aussi informative. En mettant de l’avant les pratiques controversées de Patrick, le documentaire pose un questionnement intéressant quant à la protection des droits humains et à la liberté d’un individu. Seul bémol : la longueur et, du coup, parfois la structure. Certains points sont conclus pour ensuite revenir finalement plus tard, alors qu’on a l’impression que le film lui-même ne s’achève jamais  tandis que chaque petite histoire est bouclée de manière individuelle. Peut-être est-ce volontaire – le film voulant, tel que mentionné plus tôt, que l’auditeur y tire sa propre conclusion ?

Malgré ceci, le film est une expérience en soi : on reste rivés sur l’écran, incrédules et fascinés autant par les situations que par les personnages. À mon humble avis, considérant le potentiel narratif de ce documentaire, un producteur de long métrage de fiction devrait vite sauter sur l’occasion.

DEPROGRAMMED de Mia Donavan / Canada / 2015 / 86 minutes / Eye Steel Films

par LAURA ANTOHI

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