Sylvain Johnson: entrevue horrifique sympathique!

L’auteur Sylvain Johnson s’est taillé une belle place dans le milieu de la littérature d’horreur et de fantastique au fil des années. 2018 sera certainement celle où un plus grand public aura la chance de découvrir son talent, car son dernier roman, Le monstre de Kiev, est maintenant disponible et belle surprise, il fait partie des trois prochains auteurs des Contes interdits! Grâce à la grande générosité de l’auteur, nous vous présentons une entrevue qui vous donnera sans contredit le goût de descendre en enfer avec lui…

Clair/Obscur : Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser au régime communiste soviétique des années 1930 et plus particulièrement aux goulags?

le Monstre de Kiev Sylvain JohnsonSylvain Johnson : Comment ne pas être fasciné par l’incroyable folie d’un gouvernement totalitaire qui non seulement condamne ses citoyens à la mort en les envoyant dans des camps répartis à travers l’Union soviétique, mais qui agit de la sorte pour des raisons financières. Pour obtenir une main-d’œuvre gratuite et facilement renouvelable. Une telle atrocité à grande échelle, un tel désespoir pour ceux qui sont envoyés là-bas ne peuvent qu’émouvoir. Imaginer un père de famille de Moscou qui se fait arrêter par simple suspicion d’un voisin jaloux, pour se faire envoyer au goulag sans procès, sans chance de s’expliquer. Comment continuer à vivre ainsi, sans sa famille, sa liberté ou sa dignité? Un peu comme si le Canada décidait d’envoyer des millions de citoyens au Labrador afin d’y travailler dans des mines, exploitant le sol en y vivant dans des conditions misérables.

Aujourd’hui, du moins dans les pays industrialisés, c’est une chose impensable. En fait, j’ai même lu quelque part que le goulag avait influencé le régime nazi en leur donnant l’idée des camps de concentration. Et c’est surtout incroyable de savoir que des millions de gens innocents ont été envoyés là, pour y travailler et y mourir dans la misère. C’est une forme de génocide de la population imposée par un gouvernement libre d’agir à sa guise.

L’homme ne cessera jamais de me surprendre et c’est sa capacité à perpétrer les pires atrocités qui m’intriguent.

En quoi l’horreur de ce type de camp de concentration sert-elle à l’ambiance de ton roman?

Quoi de plus horrifique qu’un tel endroit? Vous placer des milliers d’hommes dans des baraques, vous les maltraiter, les sous-alimenter, les forcer à creuser le sol et à se tuer au travail. La mort y flotte en toute impunité, c’est un buffet pour la faucheuse, une tombe à ciel ouvert. La nuit, les choses de la toundra sortent afin de se nourrir dans une région du monde éloignée, abandonnée. Oubliée. Se retrouver dans un tel camp est le début de la fin, une plongée indéniable dans la folie humaine. Quoi de plus effrayant? L’ambiance nécessitait un lieu triste, moche, un endroit d’atrocités et sans espoir. Le goulag est cet endroit. Mais parfois, même dans la pire des situations, peut émerger l’espoir. Un espoir qui prend ici la forme d’une créature mystérieuse et pourchassée. En ce qui concerne le personnage principal du roman, Grigori, le camp est à la fois sa prison et ce qui le libérera, ce qui engendrera le monstre de Kiev. La capacité des hommes à survivre et à changer surprend, dans l’horreur elle peut prendre une tournure dangereuse.

Je ne sais pas pour les autres auteurs, mais en ce qui me concerne, écrire de l’horreur nécessite souvent un lieu ou une situation facilitant la plongée du personnage principal dans la folie, afin d’explorer la déchéance d’une humanité condamnée à s’autodétruire. Ainsi, placer une grande partie de l’histoire dans le goulag rend l’ambiance beaucoup plus propice à en faire une histoire d’horreur.

l'esprit des glaces Sylvain JohnsonAvec les séries Le tueur des rails et L’esprit des glaces tu explores les noires contrées de l’être humain. As-tu l’impression d’avoir plongé plus profond encore avec Le monstre de Kiev?

Sans aucun doute. Jusqu’où les hommes peuvent-ils pousser la folie? Je crois qu’il n’y a pas de limites. J’ai amorcé un voyage dans des profondeurs démentielles et d’une obscurité alarmante. Avec le Monstre de Kiev, j’ai exploité plusieurs de mes peurs. Comme celle de l’emprisonnement. Se retrouver coincés avec des milliers d’hommes dans un tel enfer terrestre serait mon pire cauchemar. Imaginer la vie de ces misérables, les privations et la douleur, la faim qui vous fait perdre l’esprit. C’est là où se trouve la plus sombre contrée de l’être humain. À cet endroit où l’on bifurque pour décider de tuer, de torturer, de violer, de mutiler des animaux. Les récits des survivants du goulag sont des contes horrifiques, des histoires inhumaines. Et pourtant vraies.

Même si j’écris de la fiction et qu’on y trouve souvent des éléments fantastiques, il n’en demeure pas moins que l’homme est la plus terrible chose que mes personnages vont rencontrer.

Dans les deux séries et Le monstre de Kiev, il est question de légendes anciennes. Peut-on dire que les créatures ancestrales et les mythes font partie intégrante de ton inspiration?

Bon point. Pour dire vrai, je n’y avais jamais pensé. En lisant cette question, j’ai découvert quelque chose au sujet de mon écriture que je n’avais pas réalisée. Pour répondre à cela, il me faut peut-être étudier ma personnalité, mes ambitions. Durant une grande partie de mon existence, j’ai rêvé de devenir archéologue ou historien, et j’ai une fascination pour tout ce qui touche à l’histoire de l’humanité. Ma passion pour les civilisations disparues, pour l’archéologie, a surement influencé mon écriture. Rien ne m’excite plus qu’une bonne vieille légende qui date de plusieurs milliers d’années. L’impression que nous avons changé en tant que race et que nous sommes aujourd’hui limités, privés de pouvoirs ou capacités inimaginables. L’importance du passé est impossible à nier, parce que c’est ce dernier qui nous définit, nous a formés. Je crois qu’autour de nous, des forces et choses ancestrales se dissimulent, prêtes à nous emporter dans un tourbillon de visions cauchemardesques et violentes.

Nous sommes entourées de vieilles légendes et de prophéties, il suffit de prendre n’importe quels livres sacrés comme la Bible pour s’en rendre compte. Lorsque j’insère dans un récit une vieille malédiction millénaire, c’est un peu ce que fait le prêtre lorsqu’il parle des personnages de l’Ancien Testament, utilisant le fantastique pour séparer une mer en deux, transformer un buisson en brasier incandescent qui parle.

le-tueur-des-rails-Sylvain JohnsonTu publies de la fiction de fantastique et d’horreur depuis des années, comment décrirais-tu l’évolution de ta plume?

Très bonne question. Comme tout écrivain, je peux affirmer que mon style littéraire et ma plume en général sont plus matures aujourd’hui qu’il y a dix ans. La lecture et l’écriture quotidienne aident beaucoup à améliorer le style. Coupable de ne pas avoir prêté attention durant les classes de français à l’école secondaire ou au Cégep, je dois effectuer beaucoup de corrections afin de minimiser les fautes. En ce qui a trait au style, j’ai été influencé en grande partie par Stephen King et Dean Koontz. Probablement comme plusieurs écrivains du genre. Ce qui a donné à la fois mon désir d’écrire dans les genres mentionnés plus haut. (Fantastiques et horreur). Pour être franc, je ne saurais même pas comment écrire une romance ou un récit historique. L’évolution de ma plume se découvre en grande partie avec les thèmes et les genres développés. Avec les années, j’ai ajouté le polar et l’aventure à mes genres, des romans qui ne sont pas encore publiés et j’ai bien aimé en faire l’écriture.

Le Tueur des Rails est mon premier roman terminé et publié. J’ai fait du chemin depuis ce temps. J’imagine que la maturité littéraire et l’apprentissage du métier en sont responsables.

un dieu parmi les hommesTu as publié beaucoup en numérique, notamment Un dieu parmi les hommes, chez L’IVRE-BOOK, en quoi apprécie tu ce mode de publication?

Le numérique est un genre que j’aime bien. Pour des raisons pratiques et économiques. Je ne vais pas tenter de vendre les avantages de ce mode de lecture, mais il y en a plusieurs. C’est un débat qui revient souvent sur les médias sociaux. Papier ou numérique? Je dis les deux. Dans mon cas, mon téléphone intelligent est toujours à portée de la main et contient tous les livres que j’ai achetés. Je lis partout et tout le temps, alors c’est vraiment pratique. Je croyais aussi sincèrement que le numérique deviendrait plus populaire. Quelques années plus tôt, les ventes de ce format progressaient, mais je crois qu’elles stagnent maintenant. La révolution du ebook n’a pas eu lieu comme prévu. L’idéal est bien entendu de publier en papier et en numérique, donnant ainsi aux gens le choix. Mon expérience avec l’Ivre-Book en est toutefois une agréable, puisqu’elle me permet de toucher des lecteurs dans des marchés où mes livres papier ne se retrouvent pas. Ce qui reste à changer c’est la perception qu’ont les gens du numérique. Comme si le fait que le livre ne soit pas en librairie le rend moins valide aux yeux des professionnels. Existe-t-il des critiques de livres numériques dans les émissions littéraires? On en parle rarement, et je crois que c’est parce que n’importe qui peut publier dans des formats électroniques. Alors, on imagine que ce n’est pas sérieux. Mais les éditeurs comme L’Ivre-Book font un travail exceptionnel et s’assurent de la qualité du produit. Je vais continuer à publier dans les deux formats.

Notre question classique : que penses-tu du développement de la littérature d’horreur au Québec?

Belle surprise pour moi. Toutes ces années à se faire dire que l’horreur ne se vend pas, que les gens n’aiment pas cela. Que c’est une sous-littérature! On m’a même dit qu’un jour je trouverais la maturité d’écrire de vrais romans. Au cours des dernières années, j’ai remarqué une augmentation des romans du genre publiés au Québec, traduits de l’anglais ou même d’autres langues. Les lecteurs veulent de l’horreur, du fantastique, du suspense. C’est pourquoi nous retrouvons de plus en plus d’auteurs comme Patrick Sénécal et Yvan Godbout, des maîtres dans l’art de faire frémir. C’est une tendance qui s’applique aussi à la télévision. Le Québec regorge de talent, que ce soit d’auteurs ou de plateformes dédiées à l’horreur. Nommons Clair/Obscur, Horrifique le magazine, Solaris, la maison d’édition les Six Brumes et la liste est longue. Plusieurs grosses maisons d’édition, comme ADA, publient aussi de l’horreur.

 

Le monstre de Kiev figure parmi la collection Corbeau des Éditions AdA et est maintenant disponible en librairie!  Le joueur de flûte de Hamelin, le conte interdit de Sylvain Johnsonsera sur les rayons dès le 19 mars. 

Anne-Marie Bouthillier

About Anne-Marie Bouthillier

Lectrice insatiable passionnée par l’écriture, détentrice d'un baccalauréat par cumul (création littéraire, français écrit et rédaction) et a forgé ses premières armes de rédactrice chez le magazine Québec Érotique et le site Canoë. Fan d’horreur et nourrissant une forte curiosité pour tout ce qui est bizarre, Anne-Marie a publié des nouvelles dans Horrifique, Souffle d’Éden et Clair/Obscur.

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