Sherlock Holmes : dans l’ombre du fantastique

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En 2016, l’auteur britannique reconnu pour sa contribution à la littérature de l’imaginaire James Lovegrove signe avec Titan Books la trilogie des Dossiers Cthulhu (The Cthulhu casebook). Le premier opus, qui serait l’objet de notre critique d’aujourd’hui, s’intitule Sherlock Holmes et les Ombres de Shadwell. C’est en 2018 que les Éditions Bragelonne traduisirent le livre pour l’offrir aux lecteurs francophones. Ce titre, bien qu’il se veuille un hommage à la littérature policière et d’épouvante du 19e et du début du 20e siècle, effleure davantage l’aspect épouvante que de l’embrasser avec assurance pour se ranger dans le fantastique victorien.

dossier cthulhu sherlock holmesL’histoire qui nous est proposée est racontée par le Dr Watson, pour reprendre le même ton narratif intrinsèque à Arthur Conan Doyle. Il relate une certaine partie de sa jeunesse alors qu’il revenait d’Afghanistan suite à une guerre apparemment traumatique et une étrange expérience tout aussi mystérieuse ayant laissé sa marque sur son corps. Il rencontre par inadvertance Sherlock Holmes, et, de fil en aiguille, ils se nouent d’amitiés et s’attaquent à divers meurtres horribles perpétrés dans le quartier de Shadwell. Le célèbre duo remonte une longue et sombre piste jusqu’à l’univers Lovecraftien, où les Grands Anciens, les cultistes et la folie sont davantage une promesse qu’une prédiction. La suite des événements débouche sur le célèbre rival d’Holmes, le professeur James Moriarty, cultiste criminel dont l’ambition narcissique est d’évoquer le terrible Nyarlathotep afin de recevoir puissance et vie éternelle.

Commençons par le plus flagrant. La couverture est tout à fait originale : une belle présentation garnie de fioritures au style victorien de couleur dorée encadrant le titre de l’œuvre. Le fond vert aux formes abstraites et l’image en haut à droite du visage de Cthulhu signalent très clairement le contenu de l’œuvre. Le quatrième de couverture est doté d’un synopsis qui suscite la curiosité ; deux acclamations – auxquelles je n’adhère pas – de BioGamer Girl et de San Francisco Book Review, et pour finir une courte notice bibliographique sur l’auteur, qui, pour être franc, ne nous renseigne uniquement sur ses intentions, ce qui est simplement utile afin d’offrir un aperçu instantané, mais pas crédible, à l’égard de sa pertinence. En somme, une petite mention pour indiquer que l’auteur existe et que ces quelques lignes doivent suffire pour impressionner le consommateur. Une vraie notice bibliographique, avec parcours, publications et visions de la littérature en fin de roman, ou au début, aurait été plus accomplie.

Quant à la qualité littéraire, elle demeure acceptable. La traduction d’Arnaud Demaegd permet de savourer avec justesse et élégance une narration fluide, adaptative à un lectorat assez large et varié, quoique quelques répétitions et termes utilisés dans l’univers Lovecraftien ne soient pas tout à fait exacts. Qu’à cela ne tienne, pour les néophytes des univers Doylien et du Cthulhu Mythos, il s’agit d’une lecture qui plaira certainement, puisqu’elle conserve un ton propre au roman policier saupoudré d’intervention surnaturelle.

En dépit de la qualité colorée de la couverture et du bon travail de traduction, le contenu, quant à lui, demeure quelconque. Un récit qui n’a provoqué ni excitation ni frisson. La première préface est celle de l’auteur lui-même qui se met en scène et se fictionnalise comme étant celui qui a été choisi comme héritier des manuscrits de Watson (racontant les trois romans) et décide de les publier, qualifiant ensuite sa découverte de « révélation ». Une telle mise en abyme, doublée d’un tel discours, révèle implicitement une attitude pompeuse valorisant avec fausse-modestie le caractère « extraordinaire » de l’œuvre. À croire que l’auteur préfère romancer ses propres mérites. Et bien qu’il précise que ce soit à nous de juger de la qualité littéraire et de la pertinence du récit, le type et le ton de la préface dégagent exactement le contraire.

Dans la seconde préface, qui est celle de Watson, ainsi qu’à de nombreux endroits au cours du texte, on nous informe de manière claire – pour ne pas dire insister – sur la véracité des événements sus mentionnés à travers le roman. Watson aura même l’audace de nous confesser que tous les romans ou les nouvelles qu’il a publiés n’étaient que des falsifications et des mensonges comparés à la « vraie » histoire qu’il raconte en ce moment. Esthétiquement parlant, le procédé aurait été intéressant s’il ne suggérait pas le rejet total du canon originel de Conan Doyle pour approfondir un discours associé au très populaire et sempiternel « reboot », ou nouvelle franchise. À défaut de peaufiner de manière subtile et esthétique des univers déjà matures, l’auteur semble fortement suggérer de recommencer à zéro à partir de SA vérité. Bien entendu, il serait regrettable de prendre tout cela au pied de la lettre ; l’auteur est assurément un ardent et tenace lecteur d’Arthur Conan Doyle et de HP Lovecraft, et je doute qu’il considère son œuvre meilleure que les autres, toutefois elle manque de modestie, ce que je lui déplore amèrement.

Les protagonistes sont joliment dépeints. Sherlock Holmes conserve sa curiosité et son originalité parfois déroutante, tout comme la pensée rationnelle de Watson permet de balancer l’évolution psychologique du duo mise à l’épreuve par les manifestations démentes des forces maléfiques. Le personnage qui fut le plus déplaisant est Moriarty, le cultiste égocentrique. Bien qu’il ait été dépeint suffisamment comme un génie du crime, il demeure trop prolixe, détaillant sans cesse ses intentions et étalant ses plans comme un antagoniste de bande dessinée. Plus largement, l’œuvre recycle le ton propre au policier de tenter d’expliquer le mystère. Alors que nous savons que l’horreur ou le fantastique joue avec cette notion de mystère. Combiner les deux a toujours eu lieu depuis Poe. Dans le cas des Ombres de Shadwell, on peut aisément dire qu’il s’agit de fantastique, mais l’horreur commune à Lovecraft est évacuée, les zones d’indétermination et l’esthétique propre à l’horreur est mis en retrait.

Malgré tout, l’histoire reste en soi stimulante, l’intrigue se déroule bien, quoique la fin soit prévisible, du moins pour ceux qui ont une bonne connaissance des scènes canoniques consacrées à Doyle ou Lovecraft. Le roman rend hommage à plusieurs nouvelles de Lovecraft : la quête onirique d’Holmes est directement inspirée de « The dream-quest of unknown Kadath »; l’excursion de Watson à la cité de Ta’aa est liée à « La cité sans nom »; et le club Dagon à l’ordre ésotérique de Dagon que l’on retrouve dans « Le cauchemar d’Innsmouth » et j’en passe. Plusieurs autres noms d’objets et de personnages sont de surprenantes intertextualités, notamment dans les œuvres de Clark Aston Smith et de Robert Bloch. Ce qui plaira aux amateurs et fera sourire les plus futés des experts.

En conclusion, il faut remarquer que Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell possède une belle présentation matérielle, une narrativité impeccable, mais l’équilibre entre les divers genres littéraires et les références canoniques qui y répondent penchent en faveur d’une présentation digne des usages littéraires d’autrefois, hormis la saveur d’horreur, d’angoisse et cette prétention d’accéder à une nouvelle franchise, alors qu’en définitive, elle ne fait que se raccrocher au Cthulhu Mythos. Que voici un audacieux et curieux récit fantastique agrémenté de tentacules visqueux et de magie interdite. Outre l’amusement qu’il procure, je ne fus pas particulièrement impressionné, et malgré tout je conserve l’espoir que les suites permettent une résurgence de l’horreur cosmique.

Vincent Poirier

About Vincent Poirier

Écrivain, poète et essayiste depuis plus de 15 ans, Vincent Poirier, Montréalais de 29 ans, poursuit des études supérieures en littérature à l’Université du Québec à Montréal. L’horreur, l’épouvante, le fantastique, fantasy et la Science-fiction sont ses territoires d’exploration. Féru d’histoire, philosophie, psychologie, sciences et mythologies, il conjugue savoir et imaginaire afin d’interroger et critiquer le contemporain, tout comme l’espace réel et imaginaire que nous occupons. Pour lui, les réponses se trouvent dans le langage, et cela nécessite toute une vie d’exploration pour y parvenir.

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