Projet SK365: Loadé comme un gun, peur de personne

Charlie Decker est, à première vue, un jeune étudiant sans histoires. Mais après avoir été appelé dans le bureau du directeur de son école secondaire pour discuter d’un grave incident impliquant son professeur de chimie, tout bascule. Après avoir mis le feu à son casier, Decker abat sa professeure de mathématiques et retient sa classe en otage. Commence alors une étrange séance de thérapie de groupe qui aura des répercussions insoupçonnées.

La copie du roman lue par notre chroniqueur

La copie du roman lue par notre chroniqueur

Bonjour, voici le nouveau billet du Projet SK365. Vous m’excuserez de mon manque d’enthousiasme, mais les événements des dernières heures me hantent encore. Le pire dans tout ça, c’est que dans la cohue de l’évacuation, j’ai complètement perdu de vue Mélissa et depuis, je n’ai aucune nouvelle. J’ai entendu plusieurs coups de feu depuis l’école et suis très inquiet. Mélissa, si tu me lis, fais moi signe s’il-te-plaît! J’espère que tu es en sécurité quelque part. S’il fallait qu’il te soit arrivé quelque chose, je ne me le pardonnerais jamais. Je t’en supplie Mélissa, si tu lis ce billet, donne-moi de tes nouvelles !

Rage est le premier roman de King publié sous le pseudonyme de Richard Bachman. Mais ce que peu de lecteurs savent, c’est que King en a débuté l’écriture en 1966, alors qu’il était lui-même à l’école secondaire. Je suis convaincu que cette donnée est essentielle, non seulement dans l’appréciation de cette œuvre, mais aussi dans sa compréhension. Rage est le seul livre de King à être épuisé, et donc impossible à commander en librairie. Et c’est King lui-même qui a refusé qu’on réédite le roman, à la suite de certaines tueries qui ont été reliées, à tort ou à raison, à Rage.

La première chose qui m’a frappé, en lisant le roman, c’est qu’une histoire semblable ne pourrait pas avoir été écrite aujourd’hui, tout en conservant son efficacité et son impact. Je ne dis pas qu’il est impossible d’écrire un bon roman sur les conséquences de l’intimidation (le meilleure exemple de cette possibilité est sans doute Eux, l’excellent roman de Patrick Isabelle, qui m’a tellement rappelé Rage que c’en était troublant). C’est plutôt que dans le monde hyper-connecté d’aujourd’hui, un tel huis clos aurait été impossible.

Le deuxième point marquant du récit, c’est à quel point Charlie Decker semble être le prototype des adolescents tourmentés qu’on retrouve dans certaines œuvres de King (je pense particulièrement à Carrie White et à Arnie Cunningham), mais sans la profondeur psychologique habituelle que King confère à ses personnages. Encore une fois, ce roman ayant été débuté près de dix ans avant la publication de Carrie, on comprend que King n’était pas encore le romancier qu’on connaît.

Au final, Rage constitue une lecture dérangeante, et encore extrêmement d’actualité aujourd’hui, puisqu’il est question d’intimidation, mais aussi de l’incapacité relative du milieu scolaire à clairement cibler les personnes à risques. Ce roman étant une œuvre de King, malgré le pseudonyme, on y retrouve aussi, sans surprise, le thème de l’échec de la cellule familiale. Rage se lit en quelques heures à peine, mais son impact est assez important pour vous hanter beaucoup plus longtemps, même s’il n’y a aucune manifestation surnaturelle à signaler, seulement un être troublé et torturé qui voulait aller jusqu’au bout…

C’est sur cette note pleine d’optimisme que je vous laisse. Je n’ai pas encore réussi à entrer en contact avec Mélissa. Mais des policiers à qui j’ai pu parler, avant de quitter le terrain de l’école Placerville m’ont dit qu’ils avaient vu une jeune femme qui correspondait à sa description. Elle ne semblait pas blessée, mais elle semblait chantonner à voix haute. L’un des policiers croit l’avoir entendue parler d’une « Danse Macabre »… Quoiqu’il en soit, dès que je retrouve Mélissa, je vous en redonne des nouvelles !

Le commentaire de la fan no 1

20120918173431!Annie_WilkesLes quatre premiers romans que King signe du nom de Bachman, et c’est le cas de Rage, présentent une facette plus politique de l’auteur. Dans ces romans où il n’y pas de surnaturel, c’est l’injustice sociale ou l’incompréhension de la collectivité qui pousse les individus à des crises de violence et de folie. Mais comme toujours chez les personnages adolescents de King, le mal vient du fait qu’ils ne sont pas compris de leurs ainés et du sentiment de rejet par la société. C’est la révolte contre ce monde qui les pousse à commettre des actes criminels et à succomber à des crises meurtrières.

Dans Rage, King démontre comment un être au psychisme fragile peut être incité par des évènements extérieurs à se comporter de façon criminelle. Charlie Decker aurait pu ne jamais devenir violent. Sa crise est provoquée par sa révolte contre l’institution scolaire qui le rejette et par les adultes qui refusent de la comprendre. Son renvoi de l’école pour avoir blessé un professeur devient l’incitatif de sa crise. Lorsqu’il tue son prof de mathématiques, il traverse un point de non-retour qui va l’entrainer irréversiblement dans une spirale de violence.

Je crois que la partie la plus fascinante du roman est celle où les otages de Charlie, ses compagnons de classe, livrent tour à tour leurs secrets et leurs fantasmes. Ils partageront alors le désir de rébellion de Charlie, sauf pour l’un d’entre eux. En refusant de se laisser aller à ses pulsions, Ted Jones deviendra le symbole du monde adulte que les étudiants détestent. Ils vont persécuter Jones jusqu’à le battre sauvagement. Charlie offre à ses compagnons de classe ce moment de folie unique, leur dernière chance de se libérer de leurs inhibitions avant d’entrer dans le monde adulte.

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Pierre-Alexandre Bonin

About Pierre-Alexandre Bonin

Pierre-Alexandre est tombé dans les littératures de genre au primaire, en lisant Ange ou démon?, l’un des nombreux titres de la collection «Frisson», et depuis, il n’a cessé d’élargir ses horizons. Après une maîtrise en littérature québécoise, il a récemment terminé une thèse de doctorat sur Stephen King et prépare un projet de postdoctorat sur l’histoire des littératures de genre au Québec.

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