Projet SK365: Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Bonjour et bienvenue à ce nouveau billet dans le cadre du défi SK365! Je vous écris en direct du campus de l’université Orono, dans le Maine. Alors que j’y venais pour m’informer au sujet de leurs cours de littérature, j’ai été témoin d’événements troublants, et la communauté universitaire elle-même a été secouée par un drame horrible ayant affligé le médecin en chef du campus, un certain Louis Creed. De ce que j’ai pu comprendre, il aurait trouvé la mort dans des circonstances nébuleuses, et sa femme est portée disparue. Je n’aime pas m’immiscer dans les affaires d’autrui, mais ce que j’ai entendu est trop étrange pour que je laisse tomber. Je vais donc tenter de glaner d’autres détails et je vous reviens dès que j’en sais davantage.

simetierre

L’édition consultée par Pierre-Alexandre

Simetierre est l’une des œuvres de King les mieux connues. Ce que les gens ignorent peut-être, c’est qu’il s’agit du seul roman dont King aurait volontiers empêché la publication, en raison du sujet abordé, mais aussi de la manière dont le thème de la mort est dépeint dans l’œuvre. Heureusement, une contrainte contractuelle avec Doubleday, son ancien éditeur, a fait en sorte qu’il llui a soumis le manuscrit. C’est donc par un incroyable coup de chance que l’un des meilleurs romans de King a pu être publié.

Il y a tellement de choses à dire sur ce roman! Bon, commençons par mentionner que j’en ai tiré mon tout premier article, paru dans le numéro 25 de la revue Brins d’éternité. J’y parlais du refus du deuil comme processus horrifiant dans Simetierre. En effet, la question de la mort (et par extension, du deuil) est l’un des thèmes principaux de l’œuvre. Pour King, elle est le dernier tabou de la société américaine, alors que la sexualité y prend de plus en plus de place. En effet, en relisant Simetierre, je me suis rendu compte comment King juxtaposait constamment la sexualité à la mort, afin de mettre en relief la réaction de ses personnages à ces deux sujets hautement sensibles. C’est le personnage de Rachel Creed, la mère, qui personnifie cette opposition. D’un côté, c’est elle qui amorce les (nombreux) rapports sexuels qu’on retrouve dans le roman, et de l’autre, elle est traumatisée par le décès de sa sœur aînée survenue vingt ans plus tôt au point d’avoir développé une peur pathologique de la mort. De plus, Ellie, la fille des Creed âgée de six ans, connaît le processus de reproduction depuis qu’elle a cinq ans, mais elle n’a jamais été exposée au deuil ou aux rites funéraires. Ajoutons à cela que Rachel est formellement opposée à ce que Louis Creed, le père, discute avec sa fille du décès éventuel de Winston Churchill, le chat de la famille. Elle est donc consciente de la sexualité humaine, mais on lui refuse la même compréhension de la mort.

L’autre thème qui est apparent tout au long du récit est la symbolique judéo-chrétienne. Il y a trois lieux de sépulture nommés dans le roman (le Simetierre des animaux, le cimetière Micmac et le cimetière de Pleasantview). Rachel vient d’une famille juive (non pratiquante) alors que Louis, Judson « Jud » Crandall et Norman Crandall sont méthodistes (Louis et Jud ne sont pas pratiquants). Le nom de certains personnages revêt également une forte charge symbolique. Creed, le nom de famille de Louis, peut être traduit par « croyance religieuse » ; le surnom de Winston Churchill, le chat des Creed, est « Church » (« église ») et Jud peut aussi faire référence à Saint-Jude, patron des causes difficiles et désespérées. Ajoutons également les références à Lazare qui parsèment le récit, ainsi que les citations bibliques placées en exergue des trois parties du roman. Finalement, deux oraisons funèbres sont prononcées au cours du récit. Évidemment, cette symbolique permet à King de renforcer le processus horrifiant mis en place par le refus du deuil. En se substituant à Dieu, Louis Creed se retrouve plongé au cœur de l’horreur.

On pourrait continuer longtemps, puisque la question des rites funéraires et du folklore amérindien ou celle de la tradition gothique n’ont pas été abordées dans ce billet, mais je préfère vous laisser découvrir le tout au cours de votre lecture. Précisons simplement que ce roman contient certaines des scènes les plus horribles et les plus dérangeantes de toute l’œuvre de King. Malgré tout, il tient une place spéciale dans mon cœur, et il fait partie de mon top 10 des œuvres de King.

Sur ce, je vous laisse, je pense que Mélissa et moi sommes dus pour des vacances, après toutes ces émotions. Nous ferons donc route vers Arcadia Beach, dans le New Hampshire, afin de nous reposer un peu. J’ai entendu dire qu’on pouvait y croiser des vedettes de cinéma! On pourra jouer les groupies entre deux séances de bronzages. Alors, soyez sages, Fidèles Lecteurs, et si jamais vous entendez des sons étranges, le soir, dites-vous que ce ne sont que des huards. Ça vaudra mieux pour vous…

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20120918173431!Annie_WilkesLe commentaire de la fan no 1 :

« Il faut faire très attention à ce que l’on souhaite parce que ça pourrait bien se réaliser. » C’est ce qui m’est venu à l’idée après ma lecture de La patte de singe de W. W. Jacob, suivi d’un subtil sentiment de soulagement. Si je mentionne cette nouvelle fantastique publiée en 1902, c’est qu’elle constitue l’une des principales inspirations de King pour l’écriture de Simetierre.

Dans La patte de singe, un vieux couple a la possibilité de réaliser trois vœux. Pour le premier, ils souhaitent recevoir une forte somme d’argent. Or, chaque souhait a son prix et comporte ses conséquences. L’argent qu’ils recevront est en fait l’indemnité donnée par l’usine où leur fils vient de mourir d’un accident de travail. Le couple comprend rapidement qu’ils sont la véritable cause du décès de leur fils unique.

Dans Simetierre, les actions de Louis Creed ont également de lourdes conséquences. En décidant, par exemple, d’enterrer Church dans le vieux cimetière indien pour le ramener à la vie, Louis devient alors responsable des actes du chat, tout comme il sera responsable des actions horribles commis par Gage à son retour des morts.

Pour le second vœu, la femme demande que son fils revienne parmi les vivants. Celui-ci frappe à leur porte la nuit même. Or il est évident que ce qui se présente à leur porte n’est plus vraiment celui qui était leur fils, mais bien une chose horrible et innommable. Le père n’a d’autres choix que d’utiliser une troisième fois le pouvoir de la patte de singe pour forcer le spectre à retourner dans sa tombe.

Louis Creed n’aura pas cette lucidité. La mort de son fils le rendra si fou de douleur qu’il ne pourra s’empêcher d’aller l’ensevelir dans le vieux cimetière indien. Et même lorsque son retour à la vie l’aura transformé en monstre et en meurtrier, Louis reproduira encore le même schéma avec son épouse.

Dans l’œuvre de King, l’innocence enfantine sert habituellement de bouclier contre le mal. Dans Simetierre, nous assistons à une forme de renversement de cette image lorsque la créature immonde qui s’appelait autrefois Gage tue froidement sa mère. Et si je dis « une forme de renversement », c’est que Gage n’a jamais véritablement désiré sa condition. La responsabilité incombe une nouvelle fois au père, à l’adulte, puisque c’est lui qui a décidé de ramener son fils. À la lecture des derniers mots du texte : « Une main glaciale s’abattit sur l’épaule de Louis. La voix de Rachel était râpeuse, pleine de terre. « Mon chéri », disait-elle. », aucun sentiment de soulagement. Que de l’horreur. De l’horreur devant toute l’implication des gestes de Louis et de ce qui arrivera ensuite.

Chers amis, je m’en voudrais de vous quitter en vous laissant croire que l’entière responsabilité de ce qui arrive dans Simetierre n’incombe qu’à Louis Creed. Ça équivaudrait à dire que Jack Torrance est le seul coupable dans les événements survenus à l’Overlook. Il ne faut pas négliger l’influence des forces maléfiques dans cette histoire. L’ancien cimetière indien n’attend pas tranquillement dans son coin qu’on le découvre. Tout au long de l’histoire, les efforts répétés d’une puissance malfaisante cherchant à s’introduire dans la vie de la famille Creed sont évidents. Jud Crandall veut bien faire lorsqu’il parle de la magie noire contenue dans le vieux cimetière à son nouveau voisin. Mais derrière ce bon sentiment se cachent les mauvaises intentions du cimetière qui exerce une attraction magnétique sur les gens pour pouvoir les attirer à lui.

Allez, prenez ce sentier… Prenez-le et vous verrez où il vous mène. Vous allez voir quelque chose de formidable dont vous n’avez jamais soupçonné l’existence. Vous savez que cette forêt cache un mystère et vous avez de très bonnes raisons d’y venir. Suivez le chant des huards, baissez les yeux et marchez d’un pas sûr…

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Pierre-Alexandre Bonin

About Pierre-Alexandre Bonin

Pierre-Alexandre est tombé dans les littératures de genre au primaire, en lisant Ange ou démon?, l’un des nombreux titres de la collection «Frisson», et depuis, il n’a cessé d’élargir ses horizons. Après une maîtrise en littérature québécoise, il a récemment terminé une thèse de doctorat sur Stephen King et prépare un projet de postdoctorat sur l’histoire des littératures de genre au Québec.

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