La petite maison dans les viscères

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Au Québec, les amateurs de littérature de l’imaginaire sont de plus en plus gâtés. En effet, de nombreux éditeurs proposent des œuvres originales et novatrices, que ce soit en science-fiction, en fantastique ou encore en fantasy. Des maisons d’édition comme Alire ou Les Six brumes ont même choisi de s’y spécialiser. Pourtant, il y a un genre qui n’a pas le même traitement : l’horreur. Malgré quelques romans publiés ici et là, aucun éditeur ne semblait vouloir offrir une production horrifique digne de ce nom. Heureusement, depuis quelques années, une petite maison d’édition indépendante, la Maison des viscères, comble le besoin d’hémoglobine et de sensations fortes des lecteurs québécois.

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Frédéric Raymond et Alamo St-Jean

En décembre 2010, l’auteur et blogueur Frédéric Raymond publie sur son blogue un article intitulé « Viscères maison », où il réfléchit sur la difficulté de proposer un roman gore aux éditeurs. Dans la section des commentaires du blogue, Alamo St-Jean, un membre de l’équipe de rédaction de la revue Brins d’éternité, a lancé l’idée de fonder une maison d’édition spécialisée en horreur. Après en avoir discuté plus sérieusement, La Maison des viscères était née! Le nom fait référence à un titre auquel Frédéric avait songé pour un roman ou une anthologie. Comme il l’indique lui-même : « J’adore encore ce nom et il fait fureur dans tous les évènements, des salons du livre jusqu’aux 5 à 7 de réseautage de la Jeune chambre de commerce de Québec! »

Depuis la fondation de La Maison des viscères, les choses ont un peu bougé, puisque Alamo a quitté le projet par manque de temps. L’équipe actuelle est donc composée de Frédéric Raymond, qui s’occupe de la diffusion (et de l’horreur!) et de Caroline Vézina, qui est responsable de la révision linguistique (et de la qualité générale des publications). Ces deux passionnés ont une politique éditoriale très simple : « Pour nous, le plus important est de proposer des textes de qualité exceptionnelle. C’est certain que l’horreur et le bizarro sont le point commun de tous les textes, mais il n’y a pas de niveau minimal d’horreur. L’important, c’est que les textes aient de l’impact. » C’est cette recherche de qualité qui motive le choix des auteurs qui sont approchés pour collaborer avec La Maison des viscères. Eh oui, l’éditeur privilégie l’invitation directe plutôt que la soumission de manuscrits non sollicités. Ça ne veut pas dire qu’un excellent manuscrit envoyé à Frédéric sera refusé, mais cette manière de faire lui permet de choisir les auteurs avec qui il souhaite travailler, ce qui lui assure de déjà connaître, et d’apprécier, le travail de ces auteurs. De la même manière, le choix de publier d’abord des anthologies a été mûrement réfléchi. Pour Frédéric, « la mission de La Maison des viscères est de promouvoir l’horreur québécoise et ses auteurs. En faisant des anthologies, ça nous permet de proposer trois auteurs pour le prix d’un. »

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Agonies, la première anthologie de la Maison des viscères

La Maison des viscères est un éditeur indépendant, ce qui signifie que les livres ne sont pas distribués par des distributeurs, ce qui leur assurerait une place dans toutes les librairies du Québec (en contrepartie d’un certain montant d’argent). Mais pour Caroline et Frédéric, l’autodistribution est plus une opportunité qu’un obstacle. non seulement cela leur permet d’augmenter leur marge de profits sur les ventes, mais ce choix leur permet également de s’adresser directement aux fans d’horreur. Évidemment, cela signifie que des efforts doivent être menés pour joindre ces amateurs, mais là encore, Frédéric y voit une chance de développer de nouvelles compétences, en marketing numérique par exemple.

Par contre, la situation du gore et de l’horreur au Québec n’est pas nécessairement aussi optimale que celle de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy. Pour Frédéric, « les fans sont là, mais ils constituent un certain pourcentage de la population, et ils ne se tiennent pas tous dans les librairies. Ils ne sont pas tous friands de nouveautés. Il y a bien un public pour l’horreur et le gore au Québec, mais il est à la fois partout et nulle part. » D’où l’importance d’une solide stratégie de marketing numérique et l’effort déployé pour offrir des œuvres de qualité.

À ce sujet, les éditeurs de La Maison des viscères ont accepté de lever le voile sur leur processus éditorial. Voici ce qu’en dit Frédéric : « Une fois qu’on a un texte de qualité en main, on passe par plusieurs rondes de direction littéraire. Je commence par dégrossir le texte avec l’auteur. Quand je trouve qu’on a atteint un bon niveau et qu’une attention plus particulière doit être donnée aux détails, Caroline prend le relais. Elle s’occupera aussi de la révision linguistique (c’est une professionnelle formée dans le domaine). Tous les changements sont approuvés par les auteurs, c’est un processus d’échanges. Ensuite, on fait la mise en page, on imprime et on relit en correction d’épreuves pour s’assurer qu’on n’a pas laissé passer d’imperfections. On envoie ensuite à l’imprimeur pour le livre de poche et je m’occupe de préparer le livre numérique. » Il est facile de constater à quel point le travail d’éditeur indépendant peut être exigeant. Malgré tout, le résultat en vaut la peine, comme peuvent en témoigner les heureux lecteurs qui ont mis la main sur Agonies, Exodes, Bizarro ou encore Écorché, tout juste sorti des presses!

maison-visceres-ecorchesContrairement à ce qu’on pourrait croire, ce sont bel et bien les exemplaires papiers qui se vendent le mieux depuis la parution de leur première anthologie. Par contre, il semblerait que l’offensive numérique lancée l’an dernier par Frédéric soit en train de porter ses fruits. non seulement les outils numériques et les réseaux sociaux permettent de cibler directement les amateurs d’horreur, mais en plus, ces mêmes outils servent à faire connaître La Maison des viscères en dehors des cercles habituels de la SFFQ et de ses lecteurs. C’est d’ailleurs le but d’Éviscération, l’infolettre officielle de l’éditeur, qui aborde le monde de l’horreur en général, en plus de tenir les lecteurs informés des projets de La Maison des viscères.

Malgré la difficulté relative pour trouver et joindre ses lecteurs, la petite maison d’édition gore a sa place dans le paysage littéraire québécois, ne serait-ce que parce qu’elle est le seul éditeur à publier exclusivement de l’horreur, encore aujourd’hui. De plus, les projets ne manquent pas. Par exemple, il y aura une réimpression d’Agonies avec une nouvelle mise en page cet hiver, soit presque cinq ans après le lancement de la première édition. Pour le reste, malgré notre insistance, les éditeurs sont restés muets comme des tombes…

Pour terminer, les lecteurs qui pourraient être tentés de se lancer dans l’aventure éditoriale doivent connaître les éléments essentiels à ce genre de projet, selon Frédéric Raymond : « De la passion! Et une bonne réviseure… Il faut aussi avoir une vision non seulement littéraire, mais aussi entrepreneuriale. Le milieu de l’édition est rude et il faut trouver des façons pour se démarquer et trouver notre public. Le modèle d’affaires lié à l’édition est appelé à changer et il faut avoir l’ouverture d’esprit pour penser autrement. »

Pour ceux qui désirent en savoir plus, vous pouvez vous inscrire à l’infolettre et visiter le site web (http://www.visceres.com/) où vous aurez accès au catalogue complet. Mais attention, on ne sait jamais ce qui rôde dans les profondeurs de La Maison des viscères!

**Bonne nouvelle! La Maison des viscères a ouvert un appel à manuscrit! Vous pouvez dorénavant soumettre vos romans d’épouvante et de gore!

Pierre-Alexandre Bonin

About Pierre-Alexandre Bonin

Pierre-Alexandre est tombé dans les littératures de genre au primaire, en lisant Ange ou démon?, l’un des nombreux titres de la collection «Frisson», et depuis, il n’a cessé d’élargir ses horizons. Après une maîtrise en littérature québécoise, il a récemment terminé une thèse de doctorat sur Stephen King et prépare un projet de postdoctorat sur l’histoire des littératures de genre au Québec.

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