La Petite maison dans les viscères

Au Québec, les amateurs de littérature de l’imaginaire sont de plus en plus gâtés. En effet, de nombreux éditeurs proposent des œuvres originales et novatrices, que ce soit en science-fiction, en fantastique ou encore en fantasy. Des maisons d’édition comme Alire ou Les Six brumes ont même choisi de s’y spécialiser. Pourtant, il y a un genre qui n’a pas le même traitement : l’horreur. Malgré quelques romans publiés ici et là, aucun éditeur ne semblait vouloir offrir une production horrifique digne de ce nom. Heureusement, depuis quelques années, une petite maison d’édition indépendante comble le besoin d’hémoglobine et de sensations fortes des lecteurs québécois. Oserez-vous vous aventurer à l’intérieur de La Maison des viscères?

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En décembre 2010, l’auteur et blogueur Frédéric Raymond publie sur son blogue un article intitulé « Viscères maison », où il réfléchit sur la difficulté de proposer un roman gore aux éditeurs. Dans la section des commentaires du blogue, Alamo St-Jean, un membre de l’équipe de rédaction de la revue Brins d’éternité, a lancé l’idée de fonder une maison d’édition spécialisée en horreur. Après en avoir discuté plus sérieusement, La Maison des viscères était née! Le nom fait référence à un titre auquel Frédéric avait songé pour un roman ou une anthologie. Comme il l’indique lui-même : « J’adore encore ce nom et il fait fureur dans tous les évènements, des salons du livre jusqu’aux 5 à 7 de réseautage de la Jeune chambre de commerce de Québec! »

Depuis la fondation de La Maison des viscères, les choses ont un peu bougé, puisque Alamo a quitté le projet par manque de temps. L’équipe actuelle est donc composée de Frédéric Raymond, qui s’occupe de la diffusion (et de l’horreur!) et de Caroline Vézina, qui est responsable de la révision linguistique (et de la qualité générale des publications). Ces deux passionnés ont une politique éditoriale très simple : «Pour nous, le plus important est de proposer des textes de qualité exceptionnelle. C’est certain que l’horreur et le bizarro sont le point commun de tous les textes, mais il n’y a pas de niveau minimal d’horreur. L’important, c’est que les textes aient de l’impact. » C’est cette recherche de qualité qui motive le choix des auteurs qui sont approchés pour collaborer avec La Maison des viscères. Eh oui, l’éditeur privilégie l’invitation directe plutôt que la soumission de manuscrits non sollicités. Ça ne veut pas dire qu’un excellent manuscrit envoyé à Frédéric sera refusé, mais cette manière de faire lui permet de choisir les auteurs avec qui il souhaite travailler, ce qui lui assure de déjà connaître, et d’apprécier, le travail de ces auteurs. De la même manière, le choix de publier d’abord des anthologies a été mûrement réfléchi. Pour Frédéric, « la mission de La Maison des viscères est de promouvoir l’horreur québécoise et ses auteurs. En faisant des anthologies, ça nous permet de proposer trois auteurs pour le prix d’un. »

frédéric raymond alamo st-jean maison des viscères

La Maison des viscères est un éditeur indépendant, ce qui signifie que les livres ne sont pas distribués par des distributeurs, ce qui leur assurerait une place dans toutes les librairies du Québec (en contrepartie d’un certain montant d’argent). Mais pour Caroline et Frédéric, l’autodistribution est plus une opportunité qu’un obstacle. non seulement cela leur permet d’augmenter leur marge de profits sur les ventes, mais ce choix leur permet également de s’adresser directement aux fans d’horreur. Évidemment, cela signifie que des efforts doivent être menés pour joindre ces amateurs, mais là encore, Frédéric y voit une chance de développer de nouvelles compétences, en marketing numérique par exemple.

Par contre, la situation du gore et de l’horreur au Québec n’est pas nécessairement aussi optimale que celle de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy. Pour Frédéric, « les fans sont là, mais ils constituent un certain pourcentage de la population, et ils ne se tiennent pas tous dans les librairies. Ils ne sont pas tous friands de nouveautés. Il y a bien un public pour l’horreur et le gore au Québec, mais il est à la fois partout et nulle part. » D’où l’importance d’une solide stratégie de marketing numérique et l’effort déployé pour offrir des œuvres de qualité.

À ce sujet, les éditeurs de La Maison des viscères ont accepté de lever le voile sur leur processus éditorial. Voici ce qu’en dit Frédéric : « Une fois qu’on a un texte de qualité en main, on passe par plusieurs rondes de direction littéraire. Je commence par dégrossir le texte avec l’auteur. Quand je trouve qu’on a atteint un bon niveau et qu’une attention plus particulière doit être donnée aux détails, Caroline prend le relais. Elle s’occupera aussi de la révision linguistique (c’est une professionnelle formée dans le domaine). Tous les changements sont approuvés par les auteurs, c’est un processus d’échanges. Ensuite, on fait la mise en page, on imprime et on relit en correction d’épreuves pour s’assurer qu’on n’a pas laissé passer d’imperfections. On envoie ensuite à l’imprimeur pour le livre de poche et je m’occupe de préparer le livre numérique. » Il est facile de constater à quel point le travail d’éditeur indépendant peut être exigeant. Malgré tout, le résultat en vaut la peine, comme peuvent en témoigner les heureux lecteurs qui ont mis la main sur Agonies, Exodes, Bizarro ou encore Écorché! 

frédéric raymond caroline vézina maison viscèresContrairement à ce qu’on pourrait croire, ce sont bel et bien les exemplaires papier qui se vendent le mieux depuis la parution de leur première anthologie. Par contre, il semblerait que l’offensive numérique lancée l’an dernier par Frédéric soit en train de porter ses fruits. non seulement les outils numériques et les réseaux sociaux permettent de cibler directement les amateurs d’horreur, mais en plus, ces mêmes outils servent à faire connaître La Maison des viscères en dehors des cercles habituels de la SFFQ et de ses lecteurs. C’est d’ailleurs le but d’Éviscération, l’infolettre officielle de l’éditeur (http://recits.visceres.com/), qui aborde le monde de l’horreur en général, en plus de tenir les lecteurs informés des projets de La Maison des viscères.

Malgré la difficulté relative pour trouver et joindre ses lecteurs, la petite maison d’édition gore à sa place dans le paysage littéraire québécois, ne serait-ce que parce qu’elle est le seul éditeur à publier exclusivement de l’horreur, encore aujourd’hui. De plus, les projets ne manquent pas. Par exemple, il y aura une réimpression d’Agonies avec une nouvelle mise en page cet hiver, soit presque cinq ans après le lancement de la première édition. Pour le reste, malgré notre insistance, les éditeurs sont restés muets comme des tombes…

Pour terminer, les lecteurs qui pourraient être tentés de se lancer dans l’aventure éditoriale doivent connaître les éléments essentiels à ce genre de projet, selon Frédéric Raymond : « De la passion! Et une bonne réviseure… Il faut aussi avoir une vision non seulement littéraire, mais aussi entrepreneuriale. Le milieu de l’édition est rude et il faut trouver des façons pour se démarquer et trouver notre public. Le modèle d’affaires lié à l’édition est appelé à changer et il faut avoir l’ouverture d’esprit pour penser autrement. »

Pour ceux qui désirent en savoir plus, vous pouvez vous inscrire à l’infolettre ou encore visiter le site web (http://www.visceres.com/) où vous aurez accès au catalogue complet. Mais attention, on ne sait jamais ce qui rôde dans les profondeurs de La Maison des viscères!

– Pierre-Alexandre Bonin

Critiques

Agonies

En 2011, une nouvelle maison d’édition, spécialisée dans la littérature d’horreur et le gore, voyait le jour au Québec. Près de six ans plus tard, la Maison des viscères a publié quatre recueils de novellas et elle est bien implantée dans le paysage éditorial québécois. En décembre 2016, c’est avec joie qu’on apprenait la réédition d’Agonies, le tout premier recueil de cette maison d’édition, publié à l’automne 2011. Au sommaire, trois textes d’auteurs majeurs de la SFFQ : Jonathan Reynolds, Ariane Gélinas et Pierre-Luc Lafrance. Le résultat ? Un bain de sang littéraire jouissif et impossible à déposer !

Agonies horreur maison des visceresJonathan Reynolds ouvre le bal avec Sam, l’histoire de Samantha, une adolescente possédée par l’esprit de Bob, un tueur en série particulièrement sadique, qui l’oblige à commettre les pires atrocités. Personne ne sortira indemne de cette aventure. Il s’agit probablement de l’histoire la plus gore, la plus sanglante et la plus dérangeante de Reynolds, ce qui, au vu de sa production littéraire, n’est pas un mince exploit ! La narration à la première personne permet une immersion totale dans les tourments de Samantha, et aucun détail, aussi horrible soit-il ne nous est épargné. Reynolds est ici au sommet de son art, et il entraîne son lecteur dans un cauchemar qui ne semble jamais vouloir finir. À lire à vos risques et périls !

C’est ensuite au tour d’Ariane Gélinas de nous convier à une croisière bien spéciale sur l’Amarante, un navire en perpétuel mouvement, qui accueille à son bord les âmes tourmentées à la recherche d’un moyen d’oublier ce qui les hante. Lorsque Charles monte à bord, à la suite du suicide de son amoureuse, il y découvre l’étendue des plaisirs interdits offerts aux passagers. Il s’éprend même de Lysane, une artiste qui lui rappelle de manière troublante sa conjointe défunte. Mais les règles sont claires sur l’Amarante, et l’attachement émotif est formellement exclu, sous peine de sanctions très sévères ! Ce texte est sans contredit l’un des plus emblématiques de l’œuvre d’Ariane Gélinas, que ce soit à travers le mélange d’érotisme et d’horreur, ou encore en raison des personnages troubles et tourmentés qu’il met en scène. On y retrouve avec plaisir l’écriture ouvragée de Gélinas, qui est d’une finesse rarement vue en littérature québécoise. Toutefois, il ne faut pas se fier aux apparences ! La chute de la nouvelle, ainsi que les différentes rencontres que fera Charles durant son voyage, démontre hors de tout doute la cruauté dont est capable l’auteure lorsque vient le temps d’imaginer les pires tourments. Une lecture envoûtante qui continue à nous hanter, longtemps après la dernière page !

Le recueil se clôt sur la nouvelle de Pierre-Luc Lafrance, Baptême de sang. Lorsque l’inspecteur Frédéric Boisclair abat un suspect dans la salle d’interrogatoire, il est interrogé pour connaître ses motivations. Mais l’histoire qu’il raconte, où se croisent monstres cannibales, esprits désincarnés et victimes consentantes, ne fait aucun sens pour les policiers chargés de le questionner. Pourtant, Boisclair ne fait que raconter la vérité, qui est beaucoup plus horrible que n’importe quelle histoire qu’il aurait pu inventer pour sauver sa peau. Il connaît le visage du Mal, il l’a regardé dans les yeux à deux reprises au cours de la même semaine. Le problème, c’est que le Mal aussi connaît son visage, et que la force obscure contre laquelle il se bat lui a fait une promesse… Lafrance propose ici une intrigue policière à forte teneur en fantastique horrifique. L’intrigue est solidement construite, et le lecteur obtient la clé de l’énigme à travers des interludes judicieusement placés. L’idée de présenter les événements menant à la mort du suspect d’un point de vue extérieur, puis de celui de Boisclair renforce le malaise ressenti par le lecteur. C’est une nouvelle d’une redoutable efficacité, qui démontre le talent d’écrivain de Pierre-Luc Lafrance.

Ce premier recueil de la Maison des viscères est une réussite incontestable et a permis de démontrer qu’il était possible de publier de l’horreur sans compromis au Québec. Les trois recueils subséquents ont poursuivi dans la même direction, démontrant la pertinence d’une telle maison d’édition dans le paysage éditorial québécois. La réédition d’Agonies étant offerte en quantités limitées, hâtez-vous si vous ne voulez pas manquer votre rendez-vous avec l’une des œuvres les plus gores publiées au Québec !

– Pierre-Alexandre Bonin

Exodes

Les éditeurs de la Maison des viscères se font une mission d’encourager et promouvoir la littérature d’horreur au Québec. Le thème du terroir tombe donc sous le sens pour cette deuxième anthologie, dont la page couverture traduit à merveille cette intention. Trois auteurs, Nicolas Handfield, Daniel Sernine et Luc Dagenais, ont relevé le défi de transposer l’horreur dans l’essence même du bon vieux temps québécois. Exodes, recueil portant l’odeur de la terre et du sang, s’enrichit d’excellentes micros nouvelles signées Martin Mercure, Geneviève Blouin et Richard Tremblay.

exodes maison des viscères anthologieNicolas Handfield ouvre le bal avec L’Enfant du diable, une relecture horrifique et fantastique de la triste histoire d’Aurore Gagnon, plus connue sous Aurore l’enfant martyre. Bien que la mode soit justement au remaniement de contes célèbres, Handfield est parvenu à être aussi original qu’efficace. Au cœur de son récit aux savoureux dialogues typiques de l’époque, nous retrouvons Télesphore, le père lâche d’Aurore, son petit frère Léon et la belle-mère méchante que l’on prend plaisir à détester. L’enfant connaîtra bien sur divers supplices, mais l’histoire est réécrite à l’avantage de la jeune fille et pimentée de gore, de zombies et de vengeance sanglante!

Hécate, produit de la plume aguerrie de Daniel Sernine, est sans doute le récit le plus «propre» et classique du recueil. Quand on parle de terroir, le nom de Sernine vient tout de suite en tête, grâce à ses nombreuses nouvelles fantastiques se déroulant  , instaurant le mystère dans la campagne québécoise. L’auteur bien connu des lecteurs de SFFQ propose une histoire où le loup-garou est à l’honneur. Même si Hécate constitue le texte le moins fort d’Exodes, il représente admirablement bien le thème, l’exploitant à grand renfort d’ambiance sombre tout en l’enrobant d’onirisme et de sanglante poésie.

Pour clore Exodes en beauté, Luc Dagenais nous transpose dans une ville de Montréal complètement différente de celle que nous connaissons. Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve – et cyborg sophistiqué – découvre lors de son arrivée sur l’île qu’elle est déjà peuplée de y’i :hoopis, géants cruels au pelage orange vif. Des décennies plus tard, Chomedey lutte toujours contre ces monstres, dont la présence a forgé certains traits de la société montréalaise. Avec un style rafraîchissant et très cinématographique, Dagenais n’a pas peur de mélanger réalité historique et science-fiction horrifique, avec une bonne dose de trash!

exodes maison des viscères anthologieExodes vient confirmer la réputation que Agonies a établi : la Maison des viscères offre ce qu’il y a de mieux en matière d’horreur et de gore au sein d’ouvrages de qualité. Ici, pas de cliché ou de scénarios qui tournent au ridicule, que des récits troublants et effrayants, rédigés par des plumes bien maîtrisées qui flirtent inlassablement avec les limites de l’interdit.

Bizarro

Le bizarro peut être décrit comme une sorte de terrain de jeu expérimental de la littérature, où l’excès et l’étrange prédominent. Les possibilités y sont multiples, la liberté sans faille et l’hybridation chose commune. Une incroyable chance pour des auteurs aguerris des genres de l’imaginaire que la Maison des viscères a offert à Éric Gauthier, Dave Côté et Guillaume Voisine.

bizarro maison des viscèresConteur de métier, Éric Gauthier est un habitué des hôtels. C’est d’ailleurs dans une chaîne d’hôtels tout ce qu’il y a de plus banal que se déroule l’histoire  de cette anthologie qui colle le plus au genre bizarro. L’idée de base, plusieurs établissements de la compagnie Fine Stay Inn interreliés par une sorte de portail, est poussée  jusque dans ses plus extrêmes limites.  Le récit aussi terrible que saugrenu qui en résulte cause une véritable jubilation pour qui réussit à laisser de côté la logique. De façon très habile, Gauthier sort le lecteur de sa zone de confort en le catapultant dans une aventure imprévisible, car absolument tout y est permis. Une opportunité admirablement bien exploitée.

Auteur à l’originalité manifeste, Dave Côté était un prétendant évident au style bizarro. Dès la première ligne de ce conte existentialiste, nous plongeons dans l’inconnu et la singularité. Le maître mot de cette nouvelle est «contraste»! En effet, quoi de plus opposé que la beauté et la délicatesse d’un jardin et les démons, à qui sont toujours rattaché la mort, la peur et la laideur? Dave Côté retire donc le rôle de jardinier si souvent prêté à Dieu pour l’offrir à des monstres aux formes loufoques qui cultivent de bien étranges plantes. L’auteur à cette belle particularité qu’il sait dépeindre un univers unique, duquel il exploite à fond toutes les ficelles. Seule ombre au tableau, Côté  explique un peu trop les mécanismes cachés sous le récit, plutôt que de laisser la chance au lecteur de découvrir par lui-même le message philosophique de cette ingénieuse histoire.

Quant à Guillaume voisine, il déploie, dans cette novella de science-fiction d’horreur sans reproches, un talent de conteur indéniable. Il fait partie de cette classe d’écrivain capable de faire naître des images mentales si nettes qu’aucune zone floue ne vient perturber la lecture. Les visions choquantes en deviennent plus percutantes, l’ambiance plus écrasante et les scènes d’action plus palpitantes. L’écriture de Voisine, d’une grande précision, permet de se retrouver sur le vaisseau, aux côtés des éveillés et des automates, aux prises avec un éventail d’émotions variées, allant de la haine au désir et de l’angoisse à la surprise. Le choix judicieux de la narration déconstruite nous confie le soin de reconstituer un casse-tête tout aussi affreux que passionnant, dont les pièces semblent encore mouvantes une fois la lecture terminée.

Bizarro n’est peut-être pas l’anthologie de la Maison des viscères où l’horreur est la plus flagrante, mais on ne serait assez applaudir les éditeurs pour nous faire découvrir ce style si peu connu dans la francophonie. Ces trois novellas déjantées, dignes de figurer dans le cabinet des curiosités de la littérature québécoise, seront capable de faire lever un sourcil aux plus fervents amateurs de bizarreries.

– Anne-Marie Bouthillier

Écorchés

Le genre de l’horreur aime les écorchés, les personnages noyés dans la douleur de leurs blessures passées. Introduite dans un contexte à haut degré d’intensité, la réaction de ces gens rongés par le vide intérieur est certes déstabilisante, mais ô combien fascinante. C’est d’ailleurs ce que propose Écorché, la quatrième et dernière anthologie de la Maison des viscères, constituée de textes forts en émotions extrêmes des auteurs Jonathan Reynolds, Ariane Gélinas et Pierre-Luc Lafrance.

maison-visceres-ecorchesJonathan Reynolds ouvre le bal avec Rydia avec un « L » où il nous présente Armand, un sculpteur solitaire ayant une profonde obsession pour Rydia, un personnage du jeu Final Fantasy II aux cheveux verts, fort et féminin. Lorsqu’il fait la connaissance de Lydia, une adepte de cosplay costumée comme sa muse pixélisée, ça clique instantanément entre eux. La rencontre de ces deux êtres atteints d’un certain mal de vivre est un moment très touchant dans l’histoire, l’auteur nous faisant ressentir le bonheur fragile empreint d’une légère méfiance que font éprouver ces instants qui semblent trop beaux pour être vrais.

Mais puisque la perfection n’est effectivement pas de ce monde, et que tous les mélanges de personnalité et de douleur ne sont pas toujours sains, cette rencontre s’avérera tragique. Même si on se doute un peu du sort qui attend Lydia, Reynolds fait en sorte de nous surprendre grâce à la façon dont la finale sanglante est amenée. Félicitons au passage la maîtrise avec laquelle le pouvoir de suggestion est utilisé, laissant la tâche à l’imagination du lecteur de visualiser les pires images.

La lecture d’Écorché se poursuit avec la nouvelle La Frontière dorée, d’Ariane Gélinas, qui nous amène dans un Far West inquiétant. Au moment où Chester, un cavalier albinos au lourd passé, fait son entrée dans un village inconnu, il soupçonne immédiatement que quelque chose cloche. Confirmant ses doutes, un villageois paniqué s’enfuit en lui sacre perpétré par un ennemi très surprenant. Les descriptions saisissantes de l’auteur, alliées à son vocabulaire riche et lyrique, créent une atmosphère tout aussi onirique que menaçante. Malgré tout le talent que déploie l’auteur dans ce récit horrifique savamment teinté de science-fiction, on ressent une certaine déception quant à la facilité du dénouement.

Pierre-Luc Lafrance clôt l’anthologie avec Ce n’est pas un conte de fées, la nouvelle contenant de loin la plus grande quantité de violence et d’éclaboussures d’hémoglobine. C’est bien normal, car, grâce à des chercheurs, on s’immerge dans l’esprit de Ronald King, un psychopathe à l’âme cruelle qui transforme ses vic- times en « œuvres d’art ». Tim newman, directeur du projet Bettelheim, qui a pour but de modifier la psyché des tueurs grâce aux valeurs des contes de fées, doit en démontrer le fonctionnement à un employé du ministère. Celui-ci sera témoin des atrocités les plus abjectes, mais également de la mutation des sou- venirs de King en une relecture extrêmement dérangeante du conte Les trois petits cochons. Lafrance fait preuve d’une imagination diabolique dans ce récit qui imprègne des images horribles dans notre cerveau et nous rappelle avec brio qu’un loup demeurera toujours un loup!

Les trois textes d’Écorchés démontrent bien que la nature profonde de certaines personnes, forgée par la souffrance de lésions irréparables, ne peut être modifiée. Le vide qui creuse le cœur est trop souvent rempli par le mal, l’obsession et la rage. Là est la véritable horreur. Les trois auteurs de cette anthologie l’ont compris et l’exploitent pour nous offrir un voyage des plus sombres!

– Pierre-Alexandre Bonin

Entrevue Écorchés : 3 auteurs, 3 questions

Dans Écorché, Jonathan Reynolds, Ariane Gélinas et Pierre-Luc Lafrance proposent trois textes saisissants dont les personnages sont lourdement marqués par les blessures du passé. Chacun est, à sa manière, un écorché.

Disponible à la Maison des Viscères depuis le 5 décembre 2015, Écorché permet aux lecteurs d’explorer l’esprit de personnages tourmentés dans des situations extrêmes.

Pour nous en parler plus amplement, les auteurs ont bien voulu répondre à quelques questions.

Jonathan Reynolds

jonathan reynolds auteurEn quoi vos personnages sont-ils des êtres écorchés?

Ce sont des êtres solitaires, mais qui n’ont pas nécessairement choisi cette Ils ne sont pas si différents de vous et moi, ils cherchent seulement l’autre, que ce soit à travers une personne en chair et en os ou un personnage de jeu vidéo tout en pixels. Au fond, c’est ce qu’on passe notre temps à faire dans la vie, consciemment ou non : rechercher l’autre, une présence, quelqu’un qui va repousser, pour un temps, cette solitude, désirée ou non, qui nous habite tous depuis notre naissance et jusqu’à notre mort. Bien sûr, Armand et Lydia, les per- sonnages de ma nouvelle, sont prêts à aller beaucoup plus loin que d’autres pour concrétiser leur union, pour la vivre à fond…

D’où vous vient l’idée d’utiliser les thèmes du cosplay et des jeux vidéo pour votre nouvelle?

Pour le cosplay : Depuis que je suis allé au ComicCon de Montréal, à l’automne 2014, je suis fasciné par ces gens qui vouent un amour si grand à leur personnage fétiche qu’ils investissent temps et argent dans la conception d’un costume pour devenir ce personnage le temps de quelques heures.

Pour les jeux vidéo : comme la plupart des thèmes que j’utilise dans mes histoires, celui des jeux vidéo provient tout droit de mon passé (je précise que je ne suis plus un gamer), alors que j’étais au seuil de l’adolescence et que je passais beaucoup de temps à jouer sur les premières consoles de nintendo. Comme mes personnages, Armand et Lydia, je cherchais à combler cette absence de l’autre, cet autre que j’ai trouvé en Rydia, un personnage tout en pixels dans le jeu Final Fantasy 2.

Pour la combinaison des deux thèmes : ça s’est passé comme pour n’importe quelle idée qui finit par aboutir à une histoire dans ma tête. C’est l’alliage de deux (parfois trois, mais souvent deux) thèmes qui m’intéressent, qui ne sont pas si éloignés l’un de l’autre.

Malgré la nature et le genre de votre récit, on y découvre une histoire d’amour troublante. Comment la relation amoureuse sert-elle votre nouvelle?

– En fait, pour moi, c’est une histoire d’amour avant d’être une histoire d’horreur. Parce que si on enlève les éléments horribles, la nouvelle fonctionne tout de même. Ce sont deux personnes blessées par la vie qui apprennent à se découvrir, avec l’espoir que ça fonctionne, que ça leur insuffle un peu de bonheur. L’horreur, c’est la saveur ou plutôt l’épice qu’on ajoute à un drame (ou à une comé- die, selon). De plus en plus, depuis quelques années, c’est le côté dramatique des histoires qui m’interpelle, les personnages eux-mêmes face à eux-mêmes et aux autres, parce que l’horreur pour l’horreur peut parfois fonctionner (si on parle d’horreur « sérieuse » et non pas d’un hommage littéraire aux films Grindhouse, un bon pop-corn à la main), mais souvent ça tombe dans la redite, l’accumulation lassante de scènes sanglantes… Si le but de l’auteur est seulement de déranger son lecteur, j’espère pour lui (ou elle) que ça fonctionne (et ça, ça dépend du degré de tolérance de chacun) parce sinon, il n’a rien de plus à offrir… et c’est bien dom- mage. Aucune histoire fictive ne pourra être pire que ce qui s’est passé, ce qui se passe et ce qui se passera dans l’Histoire de l’humanité. Mon grain de sel (rouge).

Ariane Gélinas

Ariane Gélinas auteurEn quoi vos personnages sont-ils des êtres écorchés?

Une précision d’abord : « La frontière dorée » est un récit qui met en scène peu de personnages étant donné que Chester, ancien bandit de grands che- mins, arrive dans une ville désertée… où il découvre essentiellement des cadavres mutilés, dont certains sont recouverts d’or (quelques dépouilles ont même des pépites enchâssées dans les yeux). Hormis Luthan, son fidèle destrier, et un homme agonisant, le seul être vivant qu’il rencontrera sur place est Etta, une femme qui vend ses charmes et qui s’est réfugiée au second étage du D’une façon, Etta deviendra une écorchée lors de sa confrontation avec la menace qui sévit sur le village frontalier.

Mais c’est surtout Chester qui est écorché par son passé criminel, véritable plaie ouverte qu’il désire plus que tout oublier, en quelque sorte panser, en commençant une nouvelle vie. De plus, la peau, comme dans les nouvelles de mes coauteurs, est déterminante dans la trame narrative : en effet, la carnation d’albinos de Chester aura des conséquences inattendues…

Au-delà du sang et du carnage qui a eu lieu dans le village, votre personnage principal est confronté à une menace inhumaine. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?

Sans trop vouloir en révéler, je dirais que « La frontière dorée » amalgame différents tropes propres au western, comme la recherche de gisements d’or. J’ai toujours été fascinée par ces villes qui « poussaient » dans le désert hostile des États-Unis à la suite de la découverte d’un filon, plusieurs d’entre elles se retrouvant quelques années plus tard à l’abandon.

J’ai donc souhaité développer l’un des éléments phares du western, c’est- à-dire la prospection minière, et donner au thème un éclairage horrifique inusité. Ainsi, le danger n’est pas à chercher parmi la cupidité des hommes, comme c’est souvent le cas en pareilles circonstances, mais dans une menace teintée de fantastique… tels plusieurs des épisodes de Wild Wild West, une série que j’affectionne.

Pourquoi avez-vous choisi de faire de votre nouvelle d’horreur un récit aux couleurs western?

En 2014, j’ai accepté de prendre part au collectif Gore : dissection d’une collection, sous la direction de David Didelot (Artus films). Véritable « bible » de la défunte collection « Gore » du Fleuve noir (1985-1990), l’ouvrage contient – entre autres – plus d’une centaine de fiches descriptives sur chacun des 118 romans de la série (d’ailleurs, je vous recommande chaleureusement deux livres d’horreur atmosphérique de Michel Honaker que j’ai eu l’occasion de commenter dans le cadre du projet : Canyon rouge et Terminus sanglant, tous deux parus en 1987).

J’ai bien entendu lu ce collectif d’un couvert à l’autre, et un constat m’a saisie : il n’existait pas de roman d’horreur western dans la collection « Gore ». J’en ai aussitôt fait part à mon amoureux, l’auteur et musicien Frédérick Durand, à qui j’ai, dans un premier temps, proposé d’écrire en duo un roman relevant du genre (les connaissances sur le western de Frédérick sont encyclopédiques). Le temps se faisant rare pour mener rapidement à terme un tel projet, j’ai songé qu’une nouvelle appartenant aux genres western et horrifique serait aussi intéressante à écrire (et je l’espère, à lire!).

Et voilà que La maison des viscères m’a approchée pour le collectif Écorché. Je me suis dit que l’occasion était parfaite pour prêter vie à ce texte qui ne ressemble à aucun autre récit au sein de ma production. Et pour boire un verre de whisky dans un village abandonné de l’Ouest américain!

Pierre-Luc Lafrance

Pierre-Luc LafranceEn quoi vos personnages sont-ils des êtres écorchés?

Dans Ce n’est pas un conte de fées, tous les personnages sont écorchés à différents degrés. Il y a d’abord le psychopathe, Ronald King (quoiqu’il préfère qu’on l’appelle l’artiste). Dans le texte, des gens vont tenter de le changer en l’écorchant de l’intérieur : en arrachant certains souvenirs, en en pervertissant d’autres. Du point de vue de la société, c’est quelqu’un d’écorché, de différent, de dangereux. Quant à ses victimes, elles sont écorchées au sens premier du Il en fait des œuvres d’art en leur arrachant la peau, en leur coupant des membres, en transformant leur corps qui devient quelque part le reflet de sa psyché tordue.

Vous utilisez l’univers des contes, notamment celui des Trois petits cochons et du Petit chaperon rouge, dans la création de votre nouvelle. Selon vous, pour- quoi les contes s’intègrent-ils aussi bien dans les récits d’horreur?

Les contes – les versions traditionnelles, pas celles édulcorées de Disney nous confrontent à nos peurs primales : la peur du noir, la peur de l’inconnu. Ils jouent sur notre inconscient et nous ramènent à l’âge impressionnable, alors que nous craignions l’ombre tapie sous notre lit.

De plus, un des avantages du conte, c’est qu’il fait partie d’une toile de fond commune à la plupart des gens. À peu près tout le monde connaît au moins une version de ces récits transmis d’une génération à une autre. Et pour moi, l’efficacité d’un récit d’horreur repose en partie sur l’habileté chez l’auteur de créer un cadre familier (ou du moins d’aller chercher des éléments qui permettent au lecteur de se retrouver) avant de plonger dans la terreur.

Dans votre nouvelle, on découvre une méthode révolutionnaire pour « guérir » les meurtriers. Pouvez-vous nous la décrire?

En fait, l’idée de base vient de réflexions autour de La psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim. Je me souviens d’un cours au cégep où on traitait rapidement de cet ouvrage. Le professeur mentionnait que Bettelheim croyait que le conte traditionnel jouait un rôle dans le développement de la morale et de l’apprentissage du bien et du mal. Je me souviens aussi qu’à l’époque est-ce que je l’avais faite à voix haute ou l’avais-je seulement pensée? –, j’avais soulevé l’hypothèse que les psychopathes auraient sans doute gagné à se faire raconter davantage de contes de fées dans leur Cette idée m’est restée en tête pendant une quinzaine d’années avant que je ne la réutilise dans cette nouvelle. En gros, l’histoire se passe dans un futur proche. On peut, grâce à la technologie, jouer dans les souvenirs des gens. Des chercheurs lancent le pro- jet Bettelheim : leur objectif est de voir si on peut changer le comportement des psychopathes en leur intégrant un code de morale par le biais des contes de fées. Dans un premier temps, ils font le ménage de certains souvenirs : l’enfance malheureuse, la famille inadéquate, etc. La seule chose qu’ils ne peuvent tout simplement supprimer, ce sont les crimes commis par le tueur en série, car ceux-ci sont trop profondément ancrés dans la psyché. Alors, les chercheurs vont tenter d’en extraire les images pour les transformer en contes de fées afin que la morale qui en découle soit parfaitement intégrée… Je vous laisse lire le texte pour juger des résultats de l’expérience.

L’équipe de Clair/Obscur tient à remercier les trois auteurs d’Écorché d’avoir pris le temps de répondre à nos questions et de nous avoir ouvert, par la même occasion, la porte donnant sur leur monde de cauchemars.

– Mélissa Boudreault

 

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