Memento Mori, l’oeuvre fascinante de Paul Koudounaris

Oria Cathedral, Oria, Italy ©2015 Dr. Paul Koudounaris
Koudounaris, Paul. Memento Mori: The Dead Among Us. Thames & Hudson: 2015.

Koudounaris, Paul. Memento Mori: The Dead Among Us. Thames & Hudson: 2015. Crédit photo: Courtoisie Thames & Hudson.

En Amérique du Nord, la mort est aussi dégoûtante que terrifiante. Les vieillards sont enfermés dans des maisons de retraite où on les visite une fois par semaine, tandis que les malades meurent dans des hôpitaux aseptisés, protégés du regard d’autrui par les rideaux qui encadrent leur lit. L’industrie funéraire se charge de tous les détails contre un montant souvent onéreux, enchaînant les cadavres à la chaîne dans un parfum d’encens et de fleurs coupées. Le mort est rapidement enterré et une pierre tombale plantée au-dessus de sa dépouille, dans un cimetière à la pelouse parfaitement taillée. La mort, on la veut la plus propre possible. Si le vivant est pleuré, sa dépouille, elle, est dissimulée.

Dans le cas où le corps est incinéré, certaines personnes conservent les cendres chez elles : au Canada, on ne peut être plus proche d’un mort au quotidien qu’en gardant son urne au salon. L’idée de conserver le corps momifié d’un être cher auprès de soi est non seulement illégale, mais aussi contre-nature et révoltante. Dans Psycho, par exemple, que Norman Bates conserve le corps de sa mère et continue à la traiter comme une personne vivante est une preuve indéniable de sa folie.

L’introduction de Memento Mori, le superbe ouvrage de Paul Koudounaris, propose une réflexion sur l’évolution de notre rapport à la mort dans sa dimension physique. Alors que les (plus en plus rares) expositions à cercueil ouvert portent d’épaisses couches de maquillage, certaines communautés trouvent normal de conserver un crâne ou le corps momifié d’un être cher chez soi. Comment traite-t-on la mort ailleurs?

St Munditia, Peterskirche, Munich, Allemagne  ©2015 Dr. Paul Koudounaris

St Munditia, Peterskirche, Munich, Allemagne ©2015 Dr. Paul Koudounaris

Docteur es Histoire de l’art, l’auteur et photographe américain s’y connait en art macabre. Il a publié, en 2006, The Empire of Death: A Cultural History of History and Charnel Houses, pour lequel il a photographié de célèbres charniers et ossuaires comme les Catacombes de Paris ou encore l’Ossuaire de Sedlec, en expliquant comment leur construction s’inscrit dans la Contre-Réforme catholique. Parait en 2013 Heavenly Bodies: Cult Treasures and Spectacular Saints from the Catacombs, portant principalement sur ces cadavres autrefois vénérés de saints et martyrs richement décorés, découverts dans les Catacombes romaines puis rejettés des siècles plus tard par l’Église. L’auteur s’y intéresse aux légendes entourant les propriétés miraculeuses de ces squelettes. Il a aussi étudié le folklore entourant les animaux démoniaques et les « Sex Ghosts », présentant diverses conférences sur ces sujets. Koudounaris est également membre du groupe Order of the Good Death, dont la mission est de promouvoir une image positive de la mort dans le but de l’accepter comme faisant partie intégrante de la vie.

Oria Cathedral, Oria, Italy ©2015 Dr. Paul Koudounaris

Oria Cathedral, Oria, Italy ©2015 Dr. Paul Koudounaris

Memento Mori reprend des éléments des ouvrages précédents et présente nombre de photographies de célèbres ossuaires européens et de saints couverts de bijoux. Il parcourt toutefois le globe en passant par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud. Pour la plupart en couleur, avec quelques excursions du côté du noir et blanc, les photographies sont exposées dans un grand souci d’effet et de beauté, montées en collage ou dans de jolis encadrés, quand elles ne prennent pas une page complète ou deux (ou même quatre!). Des pages arbitrairement colorées (rose, vert, taupe, orange…) animent ces images d’os et de cadavres, nous amènent à les voir autrement que des reliques morbides et attirent l’attention sur chaque parure, chaque ornement. Avec respect et sensibilité, Koudounaris capture la solennelité tragique des monuments dédiés aux victimes des génocides rwandais et cambodgiens. Beaucoup plus gaies se trouvent les momies boudhistes, pour certaines recouvertes d’or, et les nanitas de Bolivie, ces crânes coiffés de tuques et portant des lunettes de soleil, auxquels on offre bonbons et cigarettes. De nombreux autres exemples de traitements de cadavres sont aussi présentés.

Konrad II, Basilique mineure de Saint Michaël, Mondsee, Autriche

Konrad II, Basilique mineure de Saint Michaël, Mondsee, Autriche ©2015 Dr. Paul Koudounaris

Comme elles sont présentées anachroniquement et passent souvent d’un pays à l’autre, l’ordre des images ne rend pas la lecture aussi limpide qu’on la souhaiterait. L’absence de légende directement intégrée à chaque image ne rend pas la chose plus facile. Souvent, le texte omet de fournir des dates précises et remâche les mêmes informations. Ces faiblesses sont contrebalancées par la qualité des images et de la présentation de l’ouvrage lui-même, richement recouvert d’un tissu bleu. Sur une table à café, le livre a de la gueule. Au prix suggéré d’un peu plus de quarante dollars, il s’agit d’une aubaine pour tout amateur d’art macabre, qui y trouvera peut-être la destination de ses prochains voyages!

En librairie dès le 14 avril.

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About Elise Henripin

Boulimique de littérature et de cinéma d’horreur, Élise a collaboré à plusieurs blogues et projets consacrés à cet univers, dont Sinistre Magazine et Strange-Movies. Depuis 2014, elle est également chroniqueuse littéraire à l'émission L'étrange programme, un magazine culturel diffusé sur les ondes de TCF - La télévision communautaire de Montréal. Auteure d’un roman intitulé Soif publié en 2011, elle espère renouveler l’expérience de publication d’ici quelques années. Suivez-la sur Twitter et Instagram @ehenripin.

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