Entrevue avec le réalisateur de « L’énergie sombre P=WP »

poster energie sombreRares sont les films d’horreur québécois qui ont droit à une sortie en salle, particulièrement ceux touchant au genre ultra-codifié du found footage. L’Énergie sombre P=wp fait exception à la règle. En effet, ce film indépendant a eu droit à une sortie limitée cet automne dans les cinémas Guzzo de la couronne montréalaise. Voici une entrevue avec le réalisateur du film, Leonardo Fuica, qui nous parle des difficultés auxquelles il a dû faire face afin de mener son projet à terme.

Energie sombre Chaise

Pourquoi tu tenais à ajouter la formule « P=wp » à la fin du titre L’Énergie sombre?

Bien premièrement, au début, c’était l’inverse. Ça s’appelait juste… juste l’équation. Mais, on s’est rendu compte que c’était trop complexe. Le monde ne comprenait pas. Faque, on a décidé d’ajouter L’Énergie sombre, mais laisser l’équation quand même.

Comment est née l’idée du film?

J’avais un ami que son père était en fin de vie, pis qui travaillait pour un genre de FBI, mais canadien. Je me souviens plus du nom… Il savait que j’étais en cinéma, donc il m’a laissé fouiller dans ses dossiers inexpliqués. Y avait peut-être pas le droit de me montrer ça, mais c’était important pour lui et il savait que je cherchais un projet intéressant à faire ici au Québec. Donc en fouillant, j’ai trouvé une belle petite histoire qui avait rapport avec trois lieux ici au Québec. Alors, je me suis dit : « Ayoye, y a de quoi de fun à faire là-dessus, surtout que ça s’est jamais fait au Québec en plus ». Je suis allé voir un de mes amis qui est écrivain – Yanick St-Yves qui a écrit entre autres le livre Le Passage – et je lui ai dit : « Écoute, j’ai un beau petit projet. Ça te tente-tu d’embarquer? » Y a dit : « Ayoye man, ce serait écœurant! » Faque, on a fait une recherche pour trouver une équipe paranormale…

Une vraie?

Une vraie équipe paranormale, c’était important. Parce que l’histoire c’est deux étudiants en anthropologie qui reprennent l’enquête d’un étudiant mort douze ans plus tôt, avec l’aide d’une équipe paranormale.

Tu voulais une vraie équipe pour que ce soit crédible? Pour pouvoir t’en inspirer?

Pas juste ça, mais aussi pour tous les instruments. Je voulais que le film intéresse autant les sceptiques que les personnes qui y croient. Pis, je voulais pas que l’équipe n’est pas d’instruments, car je suis ben science en tant que tel. Pour moi le concret, c’est super important. Parce qu’on s’entend qu’il n’y a pas de preuves que les phénomènes paranormaux existent, mais y a pas de preuves que les phénomènes paranormaux n’existent pas.

Sébastien Huberdeau, Ricardo Fuica et Isabelle Blais

Sébastien Huberdeau, Leonardo Fuica et Isabelle Blais

Y a des phénomènes qui se produisent, c’est juste qu’on n’a pas l’explication.

Exactement. Mais, une affaire qui est sûre, pis qui existe pour de vrai, c’est l’énergie sombre. Ça, c’est pas du folklore. Ça existe pour de vrai. On l’explique dans le film. Ç’a été découvert par deux astronautes en 1998. Ils se sont rendus comptes que l’univers est composé d’énergie sombre, sauf que l’être humain ne connaît pas du tout son utilité. L’une des théories dit que ça pourrait peut-être aider à voyager dans l’espace, mais aussi dans des mondes dimensionnels. C’est là que nous autres, on s’est dit qu’on pourrait mélanger ça avec notre histoire de paranormal. Faque, lorsqu’on a trouvé l’équipe paranormale, on leur a demandé de nous montrer trois lieux où il y avait des phénomènes paranormaux ou des activités paranormales.

C’est quoi le nom du groupe paranormal?

APPA Paranormal.

Ok. C’est pas juste dans le film. C’est le vrai nom du groupe! C’est bon, ça. T’avais déjà des t-shirts et des calottes. Ça coûte moins cher à produire!

Oui-oui, c’est sûr! Pis, j’avais les instruments.

Donc, tous les instruments qui sont utilisés à l’écran, ce sont les instruments que ce groupe utilise.

Vrai! Pis, y a même des instruments qu’ils ont fabriqués eux-mêmes pour mesurer les entités, comparer à d’autres groupes qui m’arrivaient avec aucun instrument.

On a été élevé par Ghostbusters : il nous faut des bébelles! [Rires]

Oui! Et surtout, nous, le style qu’on faisait, c’était quasiment documentaire, c’était important que les acteurs sachent manipuler les instruments. Donc, une fois qu’on avait trouvé les lieux, j’ai fait coacher les acteurs par les fondateurs d’APPA Paranormal, Patrick Sabourin et Izabel Descheneaux, pour que ce soit le plus authentique possible.

Donc, tu as coscénarisé le film avec Yanick St-Yves. Est-ce que tu prévoyais dès le départ réaliser le film?

Au début, on avait peut-être l’idée de quelqu’un d’autres, mais ç’a pas fonctionné. On était pas dans la même idéologie. Moi, j’avais quand même de l’expérience. J’avais fait La Run, et ainsi de suite.

Mais pour La Run, tu as participé à la scénarisation et non à la réalisation (Antonio Fuica joue également un rôle dans le film – NDLR).

Oui-oui, mais même si c’est mon frère qui a réalisé (Demian Fuica, réalisateur de La Run et de La Dernière incarnation), j’ai des notions.

Vous avez un peu partagé la tâche.

Exactement. Faque, je me suis dit : « Tu sais tu quoi, je vais le faire ». C’était pas trop complexe. Je trouvais que c’était idéal. C’est semi-documentaire. La façon aussi de le faire, c’est important. Il fallait quelqu’un qui sache faire des projets avec pas beaucoup d’argent. C’était super important.

D’ailleurs, ça m’amène à l’une de mes questions. Vous n’avez pas eu de subventions?

Uniquement des fonds privés. On a trouvé des partenaires, moi et mon ami producteur, Daniel Roy. On a produit le film ensemble. On a trouvé des investisseurs qui étaient prêts à mettre de l’argent dans le film. Pas une grosse somme, bien sûr. On s’entend-tu que j’ai fait le film avec 30 000 piasses! 30 000 dollars de A à Z.

energie sombre

Les acteurs ont donc accepté d’être payés en différé?

Non, ça c’est une autre affaire. Je me suis battu à l’AQTIS, pis à l’UDA pour avoir le droit de faire des films indépendants sans se faire imposer la convention collective des unions pour les films subventionnés.

Tu t’es lancé dans tout un combat.

Quand j’ai commencé à réaliser, les syndicats m’ont rentré dedans. Ils m’ont dit : « T’as pas le droit de faire de film! » J’ai reçu des mises en demeure, pis plein de trucs me disant que j’avais pas le droit. Je me suis senti discriminé. Xavier Dolan, Yan England, pis d’autres personnes, ont fait des projets non-subventionnés à 70% différé. Ils ont suivi aucun protocole, pis y ont pas eu de problèmes. Là, j’ai commencé à me poser la question comment ça à moi ils envoyaient des mises en demeure et me menaçaient de me faire un grief… Parce que je faisais un film de mes propres poches? Donc, j’ai décidé d’aller en médiation. Premièrement, avec l’AQTIS. J’ai prouvé à l’AQTIS et au médiateur que le système ici était à perte. Si je faisais des films subventionnés, ça me dérangerait pas de me faire imposer les conventions collectives, mais si je fais un film avec des fonds privés, pourquoi je serais obligé de me faire imposer des conventions collectives qui sont irréalistes? Je leur ai montré qu’aux États-Unis on peut faire des films avec 10 000 $, pis y ont pas de problèmes. Pourquoi qu’ici, moi j’arrive avec mon propre argent et le syndicat vient me dire que j’ai pas le droit? Donc là, le médiateur m’a donné raison et l’AQTIS ont été super gentil et ils m’ont signé un accord de deux ans. Mais l’UDA! Ah mon Dieu! Moi, je suis membre de l’UDA, mais je n’aurais jamais pensé que l’UDA m’aurait fait autant de problèmes. Même aujourd’hui… La médiation n’a pas fonctionné. Donc, y a fallu que j’aille en arbitrage. Finalement, l’arbitre et l’UDA m’ont donné raison, mais juste pour le film L’Énergie sombre. Là, il faut que je retourne en arbitrage pour ma compagnie… Je trouve ça incroyable!

Est-ce que cette histoire a rendu frileux les acteurs?

Non, au contraire! Ils veulent que ça change! Il y a beaucoup d’acteurs qui refusent des projets, parce que si l’UDA ne leur donne pas le ok, elle les met sur une liste noire. C’est pour ça que les acteurs ici manquent de travail. L’autre affaire que j’ai prouvé, c’est que les acteurs ici sont plus une cote d’institution qu’une valeur. À Hollywood, si je vais chercher Brad Pitt, lui il vient avec une garantie d’entrées. Parce qu’il vaut quelque chose. L’acteur ici ne vient avec aucune garantie, il vient avec une cote d’institution. Mettons Michel Côté, il a la cote de 8 ou de 10 sur 10. Faque quand tu fais ton dépôt à la SODEC ou à Téléfilm, Michel Côté vient avec sa cote institutionnelle de 10. C’est pour ça qu’il est toujours accepté. C’est pour ça qu’on voit toujours les mêmes personnes. Parce que si tu veux recevoir une subvention, il faut que tu sois dans le système de pointage.

Donc, la cote d’un acteur augmente tes chances d’avoir une subvention.

Exactement! Ce que je trouve un peu… immoral. Moi au début, je voulais que ce soit 50% en différé. Ça tout prix pour que l’UDA accepte. Tandis que Xavier Dolan a fait son film à 70% en différé. Il a suivi aucun protocole, contrairement à moi, mais ils le lui ont accordé.

energie sombre hopital

Selon toi, qu’est-ce qui explique cette différence de traitement?

La raison que l’arbitre de l’UDA m’a donné, c’est qu’il est arrivé avec le projet déjà fini. C’est la raison qu’il nous a donné. Moi, j’ai fait le contraire. J’ai voulu être honnête! Dans le fond, y aurait fallu que je leur dise rien et que je fasse mon film. C’est ridicule! C’est pour ça qu’on est encore en conflit. En anglais, l’ACTRA a même pas ce problème. Ils ont un système de pourcentage et tout. C’est juste l’UDA qui veut pas dans le fond. Bref… Comme je suis un battant, je voulais pas me laisser faire parce que j’avais un contrat de distribution. Je voulais pas laisser tomber. Quand on a eu notre ok, y a fallu faire le film en sept jours.

Si on revient aux acteurs, tu as quand une belle brochette : Isabelle Blais, Pierre-Luc Brillant, Sébastien Huberdeau… C’est des gens avec qui tu avais travaillé sur d’autres projets?

Oui! Moi, j’avais travaillé avec Sébastien Huberdeau dans Tag. Avec Isabelle Blais, j’avais travaillé dans Deux frères et dans C.A. C’était des personnes que je connaissais et c’était important.

Est-ce que ce sont des fans d’horreur?

Oui! Ce sont des marginaux, ils ont leur côté dark. Et ce n’est pas tous les jours que tu peux travailler sur des projets comme ça.

Pourquoi avoir choisi de faire un found footage?

Premièrement, pour le budget. Si j’avais voulu faire autrement, ça aurait coûté trop cher. Deuxièmement, parce que ça s’est jamais fait ici.

Pas en long métrage, du moins. Sinon, c’est quand même un genre populaire en ce moment, et rentable aussi.

Exactement! Je me suis dit que j’allais pas changer la façon de faire. Je peux pas me le permettre avec le budget qu’on a. Pis aussi, ça « fitait » avec l’histoire que j’ai écrit avec Yanick. C’était mieux de faire ça comme ça. On a tourné avec six caméras, ce qui est plutôt complexe, mais ça minimise le temps. Pas besoin de faire de champ/contre-champ, de master, etc…

On parlait de La Run que tu as coscénarisé. Y a-t-il d’autres courts ou longs métrages que tu as écrit?

Non, c’est les deux premiers que j’ai fait. J’ai toujours écrit dans le fond, mais j’étais plutôt gêné. Je gardais ça plutôt pour moi. Je pensais pas que le monde allait aimer ça. Mais, après avoir fait La Run et d’avoir eu ma nomination aux Jutra, ça m’a donné le goût d’écrire plein de projets.

Si on revient au choix de faire un found footage, un moment donné dans ton film, tu « contreviens » aux règles du genre en adoptant le point de vue d’une entité maléfique et non d’une caméra. Pourquoi? Ce n’était pas un peu risqué comme choix de mise en scène?

J’ai décidé de faire ça pour faire quelque chose de différent de ce qu’on voit normalement dans les found footage. Y en a qui ont aimé, y en a qui ont moins aimé, y en a qui ont été troublés par ce choix. Ça créé un débat au sujet de l’entité et ça que j’aime. Et en même temps, ça venait confirmer qu’on était dans un film.

Ça crée une rupture avec le genre documentaire et ça nous fait basculer dans la fiction. (Ricardo approuve) Ça rajoute aussi un peu de confusion dans la narration, parce que ce point de vue particulier revient quand même souvent et que l’image et le son sont fortement distorsionnés.

Oui, c’est la vision de l’entité. Sa manière de voir les choses.

energie sombre pierre

Décris-nous les lieux où tu as tourné le film. Le premier, c’est un cimetière anglican du nom de Maplewood. Où est-il situé?

À Saint-Félix-de-Kinsey. Je vais te raconter une anecdote. Quand on était là-bas, la coiffeuse s’est accotée sur un arbre. Elle ne se sentait pas bien. Elle était étourdie et elle avait mal à gorge. (Il tousse) Patrick, le gars APPA Paranormal, vient la voir, pis lui dit : « Tu t’es sentie étourdie? » Elle se demande comment ça il sait ça. Il lui dit : « C’est parce que tu étais accoté sur l’arbre qui était utilisé pour les pendaisons. » On a eu la chair de poule.

Sinon, il y a le presbytère?

Le presbytère à St-Anicet à rivière La Guerre où il y a un ancien village iroquois. Cette place là est assez incroyable. Patrick de APPA Paranormal a eu une conversation avec le K2 (l’un des instruments qui apparaît dans le film – NDLR) d’une quarantaine de minutes. Il a parlé à un monsieur Murphy. C’est capoté c’t’affaire là!

Devant vous?

Non, avant. Il me l’a fait écouter! C’était assez spectaculaire.

Et il y a l’asile de Saint-Clotilde-de-Horton, où il y a eu un énorme incendie.

Exactement. Il y avait eu une trentaine de morts là-dedans. Neuf qui ont été brûlés parce qu’ils étaient attachés. C’est assez incroyable comme place.

Grâce à ton distributeur – Drakonem Film Distribution – ton film a eu droit à une sortie en salle dans les Cinémas Guzzo de la couronne nord et sud, mais tu n’es pas parvenu percer le marché montréalais. Pourquoi?

Je remercie Monsieur Guzzo. Pour le marché montréalais, je ne nommerai par les salles, mais la principale raison qu’on m’a donné, c’est que mes acteurs étaient pas assez commerciaux.

C’est surprenant. Blais, Huberdeau et Brillant ne sont tout de même pas des inconnus?

Je sais, mais pour cette raison, ils voulaient nous charger des sommes astronomiques pour la salle. C’est ridicule. On a mieux fait que des films subventionnés. Y a des films subventionnés qui sont projetés dans 20 à 30 salles, mais qui ne font pas plus d’entrées que nous avec quatre salles.

Sinon, tu es satisfait de la réception du film?

Je suis content, très content.

Tous nos remerciements à M. Fuica, qui a généreusement offert son temps pour rencontrer notre journaliste Jason Paré. L’Énergie sombre P=wp sortira en VSD en cours de l’année 2016. Pour plus d’information et la bande-annonce du film, visitez sa page Facebook. Vous pouvez aussi visiter le site de APPA Paranormal.

Jason Paré

About Jason Paré

Vidéaste-animateur-chroniqueur abitibien, montréalais d'adoption depuis 2004, Jason Paré réalise des courts métrages depuis une quinzaine d'années et a quelques publications à son actif (principalement des nouvelles d'horreur et de fantastique). Depuis 2014, il anime l'émission L'Étrange programme, un magazine culturel actuellement diffusé sur les ondes de TCF – La télévision communautaire de Montréal.

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