Dossier les Contes interdits

Début septembre, certaines des plus belles histoires qui ont bercé l’enfance de nombreuses générations seront réécrites dans le sang. Les amateurs d’horreur sont friands de contes de fées modifiés, le grand nombre d’œuvres littéraires et cinématographiques à ce sujet le prouve et les éditions ADA ne se privent pas d’exploiter ce riche filon. L’arrivée des Contes interdits en librairie se fera même en grande pompe puisque quatre romans d’un coup feront leur apparition sur les rayons.

Quatre auteurs aguerris, ayant plusieurs publications à leur actif, ont été sélectionnés pour donner une twist dark à quatre contes bien connus pour créer les Contes interdits : Blanche-Neige, Peter Pan, les Trois petits cochons et Hansel et Gretel.

Critiques

Les  3 p’tits cochons – Christian Boivin

C’est sans savoir à quoi m’attendre que j’ai tourné la première page de Les 3 p’tits cochons de Christian Boivin, un des quatre Contes interdits publiés tout récemment chez Ada. N’ayant jamais lu ses précédents romans, je ne connaissais pas son style fluide et son talent de romancier. Je m’y suis jetée comme on se jette dans la gueule du loup et n’en suis pas ressortie indemne.

Les 3 p’tits cochons raconte l’histoire de Peter, un tueur à gages à la recherche de sa sœur, Alicia, soudainement décédée dans des circonstances nébuleuses. N’ayant pas vu Alicia depuis plusieurs années, mais convaincu que quelqu’un est responsable de sa mort, Peter est résolu à retrouver le ou les coupables et à leur faire ce qu’il fait de mieux ; les torturer et les tuer. Les chapitres suivent en alternance la recherche de Peter et les événements qui ont précédé la mort d’Alicia, permettant ainsi au lecteur de découvrir ce qui s’est réellement passé au fur et à mesure que Peter trouve des indices. Il croise des personnages colorés qui peignent le tableau d’une société underground bien particulière…

Ce livre m’a agréablement surprise. C’est une fraîcheur dans le monde de la littérature d’horreur québécois aujourd’hui. Alors qu’on pourrait plutôt le qualifier de roman policier, il culmine vers une fin sanglante et sans pitié. Christian Boivin a su réinventer le conte à sa façon, sans tomber ni dans les clichés ni dans les comparaisons boiteuses et grossières. Le lecteur part à la recherche du loup tandis que celui-ci souffle une à une les maisons des p’tits cochons… L’intrigue est réussie, le rythme est rapide et une fois qu’on y est entré, on ne peut en ressortir qu’à la dernière page. Le seul petit hic (il faut bien qu’il y en ait un) est que le narrateur semble parfois omniscient, bien que l’histoire se prête plutôt à un point de vue subjectif du personnage. Ce n’est cependant qu’un détail qui ne nuit pas à la lecture.

Je conseille à tous de lire Les 3 p’tits cochons de Christian Boivin. Le mélange des genres en fait un roman unique que vous dévorerez en trois bouchées.

-Une critique de Chloé Leclerc-Gareau

Blanche-Neige – L.P. Sicard

Blanche-Neige Contes interdits L.P. SicardDes quatre contes remaniés par les auteurs aux plumes sanglantes des Contes interditsBlanche-Neige est sans contredit le récit le plus repris. Que ce soit en littérature, au théâtre ou au cinéma, notamment dans le film Blanche-Neige, le plus horrible des contes, le côté sombre de cette histoire des Frères Grimm a déjà été exploité. L.P. Sicard ne tombe pas dans le panneau et évite le déjà vu en créant une version fantastico-psychologique à saveur horrifique qui ne laisse pas de glace.

Blanche-Neige est le seul des quatre romans à être narré par le personnage principal, de son point de vue exclusif. Et pour cause, il s’agit du Contes interdits le plus introspectif, le plus centré sur la protagoniste, Émilie, une femme amnésique enfermée dans un asile. Ce choix de la narration, communément appelée au «je», isole le personnage et la rend d’autant plus vulnérable qu’elle n’a pas de véritable alliée. C’est bien seule qu’Émilie traversera l’horreur pure, emmenant dans son sillage un lecteur empathique à ses angoisses.

L’histoire de Blanche-Neige se découpe distinctement en trois parties. La première, de loin la plus dynamique, nous présente Émilie, une jeune femme condamnée pour un crime dont elle n’a aucun souvenir, forcée à la réclusion en hôpital psychiatrique. Rapidement, on se retrouve happé par le récit du tourment qu’Émilie y vit, par les sévices qu’elle endure et finalement, son évasion. Après une entrée en matière aussi enlevante, on se dit pas de doute, c’est un page turner.

Les choses se gâtent alors qu’on entre dans la deuxième partie du roman, où Émilie, telle l’héroïne du conte d’origine, s’enfuit dans la forêt pour trouver refuge dans une maison déserte. S’ensuit une série de phénomènes paranormaux aussi déroutants qu’effrayants qui se succèdent en un crescendo infernal. Malgré un rythme constant et des événements traumatisants décrits de façon imagée, cette partie s’étire en longueur d’autant plus que le lecteur y évolue dans la confusion la plus totale, cherchant constamment des indices, des repères pour reconstituer l’intrigue. La torpeur survient et le lecteur se retrouve comme englué dans un interminable cauchemar.

Au bout de la terreur et de l’angoisse, le lecteur affamé de vérité s’aventure à toute vitesse dans la troisième partie, où certaines clés sont données, mais où plusieurs questions sont soulevées. En effet, L.P. Sicard fait de Blanche-Neige un récit ouvert, c’est-à-dire qui ne fournit pas de réponse absolue, mais fait naître une myriade d’hypothèses. La finale contient tout de même quantité de révélations surprenantes qui donnent envie de relire immédiatement le roman afin de replacer les morceaux manquants. Un réel plaisir.

Blanche-Neige est donc un récit atypique et étrange qui ne plaira pas à tous, de par sa fin ouverte, mais également de par ses nombreuses pages où le lecteur est volontairement laissé dans le noir. Par contre, pour ceux qui aiment s’abandonner entièrement et sans se poser de questions à l’univers d’un auteur, lui remettant toute sa confiance alors qu’il descend aux enfers main dans la main avec le personnage principal, Blanche-Neige est un détour obligatoire.

-Une critique de Anne-Marie Bouthillier

Peter Pan – Simon Rousseau

peter pan simon rousseau contes interditsPeter Pan, de Simon Rousseau, est le meilleur (selon moi) des Contes Interdits, et voici pourquoi…

Ce volet, écrit par l’instigateur du projet des Contes Interdits, est de loin le plus fidèle au conte choisi. Attention! Fidèle à l’histoire et aux personnages ne veut pas dire léger, joyeux et content de toujours rester jeune. Ni de beaux et sympathiques individus. Au contraire… Prenant la forme d’un roman policier, Peter Pan raconte l’histoire de Hook (nom anglais du célèbre capitaine Crochet), policier à la retraite, qui, pour aider une ancienne flamme, enquête sur la disparition de Wendy, Michel et Jean. Ça sonne une cloche (— tte? 😉). Oubliez les gentils et mignons petits enfants sages de l’histoire originale. Ici, ils sont un peu plus délinquants…

Bien entendu, un « crocodile » a volé la main de Hook. Mais c’est d’un crocodile humain, du moins physiquement, dont on parle. Un être abject, sournois, viscéralement mauvais. Un personnage digne de celui de célèbres romans signés par Thomas Harris…

Peter, lui, est troublé : son enfance l’a brisé (ça nous aurait tués aussi!), et son paradis, cette île où on ne vieillit pas, n’est pas aussi paradisiaque qu’on pourrait le croire… Les enfants qui s’y trouvent sont moins agréables et drôles qu’on le croirait et la poudre de fée, au lieu de conduire à l’innocence, la vole… L’envol se fait donc à vos risques!

Et que dire de la fée Clochette? De loin la version la plus troublante de ce personnage qu’il m’ait été donné de rencontrer! Ne serait-ce que pour elle, le roman en vaut la peine!

Toutefois, l’histoire se démarque aussi, en raison de la justesse de ses liens avec le conte original, de l’enquête (bien rendue, même si peu élaborée) et des personnages qui, repensés au goût du jour dans un angle morbide à souhait, demeurent vrais et poignants. L’écriture est extraordinairement bien maîtrisée, et on ne peut que souhaiter tout connaître de l’aventure, même si certains passages nous laissent un relent amer ou un vague dégoût. Une touche de gore, pas trop poussée mais efficace, maintient l’intérêt et imprègne d’horreur la lecture, pour le plus grand bonheur des adeptes du genre. On ne tombe jamais dans la caricature ou la parodie. La réalité est brutale, sombre, terrifiante.

L’ensemble est percutant, horriblement bien réussi, et ça se lit tout seul.

Mon préféré des quatre contes, assurément!

Malgré tout, n’hésitez pas à découvrir les autres contes de la série, puisque chaque auteur a su trouver une approche particulière, qui plaira à un lectorat différent, et a su créer une œuvre marquante, qu’on appréciera et qui touchera, chacun à sa façon. Une belle série à lire, surtout en cette période d’Halloween!

-Une critique de Marie Laporte

Hansel et Gretel – Yvan Godbout

Comme chez les autres auteurs des Contes Interdits, Yvan Godbout s’est attaqué à un classique des contes pour enfants, en lui donnant cependant une touche de modernité, plus d’horreur et, surtout, (beaucoup) plus de gore! En effet, des quatre romans, Hansel et Gretel est de loin le plus violent et le plus troublant. Frissons, dégoût et horreur sont au rendez-vous…

Hansel et Gretel Contes interdits yvan godbout

Les jumeaux Jeannot et Margot et leur mère n’arrêtent plus de vivre des moments difficiles, de plus en plus épouvantables et dérangeants. Une véritable vrille descendante dans un abîme infernal. On voit les liens avec le conte, dont l’« abandon » des parents et la sorcière, très clairement, même si le côté bonbon et pain d’épices s’y trouve moins. Beaucoup moins. Voire inexistant.

Les jeunes réussissent à s’enfuir d’une réalité familiale désastreuse et d’un « père » pitoyable et décadent, pour se retrouver entre les mains d’une sorcière satanique et de son fils, qui désire réaliser une prophétie conduisant aux pires cauchemars et aspire à remplacer le chef de leur secte. L’église où les jumeaux aboutissent se retrouve donc carrément à l’opposé de la maison attrayante et sucrée du conte certes, mais la suite n’en demeure pas moins aussi effroyable.

On a l’impression que leur enfer ne se terminera jamais, que rien ne pourra égaler les précédents supplices, mais on a tort : Yvan Godbout, qui avait déjà prouvé sa capacité à choquer avec sa série Les yeux jaunes et son Olivier (série Cobayes), récidive en plongeant le lectorat dans une horreur sans nom, de plus en plus sordide et malsaine, mais toujours bien décrite et ô combien efficace!

L’écriture de Godbout coule tel le sang d’une artère fraîchement sectionnée et mène le lecteur d’une page à l’autre, sans le laisser respirer : l’action s’enchaîne constamment, et le lecteur s’arrête seulement à la fin, à bout de souffle et vidé. De ses illusions, de ses idées joyeuses et de sa joie de vivre en général. Parce que Hansel et Gretel perturbe, dérange, tourmente. D’une manière directe, sans artifices, crue. Trop réaliste. À l’instar des versions originales des contes (bien plus horribles que les adaptations sentimentales et parfois quétaines de Disney), il reste, après coup, un arrière-goût troublant, mais puissant. Un plongeon dans l’horreur brute, l’enfer : le vrai. Un véritable conte pour adultes, dérangeant et horriblement bien ficelé.

Hansel et Gretel est un atout majeur pour cette série, écrit par un écrivain d’horreur connu et apprécié, qui ne décevra pas les adeptes de sa plume particulièrement morbide!

– Une critique de Marie Laporte

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