Que le diable soit avec nous: un thriller d’horreur oppressant

Que le diable soit avec nous est le premier roman traduit en français de la jeune Polonaise Ania Ahlborn, qui a pourtant plusieurs œuvres derrière la cravate, dont Seed, nominé pour le Goodreads Choice Award, en 2011. Ces nombreux romans ont été encensés par de prestigieuses publications telles que le New York Times. Publié chez Denoël, dans la collection sueurs froides, Que le diable soit avec nous est présenté comme un thriller, mais on se rend bien compte après seulement quelques pages qu’il s’agit d’un thriller d’horreur, obsédant et suffocant. Cette histoire prenante d’Ahlborn, qui se dit elle-même influencée par Stephen King, Robert Bloch et Brett Easton Ellis, suffira à vous faire supplier qu’on traduise ses œuvres précédentes!

Que le diable soit avec nous Ania AhlbornStevie n’est pas l’enfant le plus populaire de son entourage. Qualifié d’étrange, voir souffrant de troubles mentaux, quelques doigts manquants – souvenirs d’un stupide accident – un important bégaiement et d’envahissants tics verbaux font de lui l’antihéros parfait. Entre une mère distante, un grand frère indifférent, un beau-père violent et des amis inexistants, Stevie trouve en son cousin Jude la seule affection et amitié possible. Mais que ce passe-t-il avec un enfant isolé, enfermé dans sa tête avec ses bizarres hallucinations et qui plus est fan invétéré d’émissions d’enquête criminelle lorsque son unique ami disparait? Le monde dysfonctionnel de Stevie bascule dans la panique la plus complète, alors qu’il tente par ses propres moyens, boudé par les adultes qui ne lui accordent aucun crédit, de retrouver Jude. Après plusieurs jours de molles tentatives pour récupérer le cousin kidnappé, voilà que celui-ci resurgit, traumatisé et silencieux. Mais peut-être Jude n’est-il pas seulement secoué par les événements qu’il a vécus, peut-être Jude est-il transformé, voire complètement changé…

L’auteur nous entraîne dans un thriller psychologique noir et suffocant alors qu’on s’accroche et se lie à Stevie, ressentant presque physiquement la barrière imposée par son langage unique, truffé de rimes et de répétitions qui l’isole désespérément.  Chaque occasion d’entrer en communication avec une autre personne, et par le fait même, avancer dans son enquête, représente un obstacle insurmontable. Aucun adulte ni l’ado typique de grand-frère de Stevie ne le prend au sérieux, prétextant que les choses étranges qui se déroulent ne sont que ses troubles mentaux -dont on ne parle qu’à demi-mots-qui jouent avec sa tête. L’impression de solitude et d’impuissance ainsi créée contribue à l’angoisse du lecteur, qui développe une sournoise paranoïa et un sentiment d’oppression.

Le malaise efficace qui plane dans Que le diable soit avec nous est instillée également par l’environnement particulier de Stevie, dont la bizarrerie est dépeinte avec une subtilité recherchée. La disparition et le mystérieux retour de Jude ne sont pas le premier événement du genre à survenir à Deer Valley. Quelques années plus tôt, un autre garçon, plus jeune cette fois-ci, le petit Max, s’est volatilisé dans les bois. Son cadavre ne fut jamais retrouvé. L’ambiance angoissante de Deer Valley repose principalement sur les non-dits, les évidences que personne ne souligne. Pourquoi n’y a-t-il pas de vétérinaires en ville? Pourquoi personne n’a d’animaux de compagnie plus gros qu’un poisson rouge ou un hérisson? Le mystère de l’absence de chats et de chiens à Deer Valley se mêle à celui de la transformation de Jude en un être plus agressif, hanté par une sombre maison abandonnée dans les bois.

Cependant, tandis que le lecteur est aspiré par le récit et englué dans une obsession vengeresse de voir Stevie lever le voile sur le mystère, l’auteur le confronte à une douloureuse et abrupte coupure en deuxième partie du roman. Une frustration qui sera de courte durée, car on plonge alors dans l’histoire terrifiante de Rosamund, une femme brisée par la perte de son mari et son premier enfant, ayant mis au monde un être difforme et incapable d’amour. Toute l’horreur de la situation de Rosamund provient de la force de l’amour maternel qu’elle éprouve pour la créature horrible et à moitié sauvage dont elle a accouché et les actes qu’elle la pousse à commettre en son nom. En effet, devant la nécessité de cacher cet enfant, la mère s’isole dans les bois et pose des gestes irréparables pour couvrir la férocité et la cruauté de son fils. La spirale d’émotions, de privations, de stress et de peur dans laquelle s’enfonce Rosamund rappelle l’oppression et le mal-être de Stevie.

D’ailleurs, l’auteur mariera les deux histoires d’une habile façon, sans forcer ni laisser trop d’indices. Au fur et à mesure que les deux récits progressent et que Stevie et Rosamund vivent des événements de plus en plus traumatisants, renforçant leur statut de personne à part, le voile se lève avec une obsédante lenteur. L’horreur gonfle ainsi en un crescendo hypnotisant, jusqu’à éclater à la toute fin, alors que l’auteur nous lance dans une direction où très peu de lecteurs pensaient aller. Un punch qui fait honneur à son nom, car il fait l’effet d’un coup de poing au visage et donne le doux réflexe de revoir entièrement le roman sous cette nouvelle lumière.

Ania Ahlborn à cette habileté qu’ont les marionnettistes de faire oublier les cordes de leurs pantins. Elle nous manipule d’une main de maître, dissimulant les indices et faisant surgir d’entre les lignes la terreur particulière d’être seul devant ce qui ne peut être. Ainsi Ahlborn amène le lecteur vers cette terrible fin ouverte, digne d’un film d’épouvante, semant le doute absolu. Que le diable soit avec nous donne envie de sortir tous les clichés des critiques littéraires du type : « un roman qui ne vous laissera pas indemne » mais, c’est bien vrai, ce thriller horrifique vous trottera dans la tête encore plusieurs jours après sa lecture.

Anne-Marie Bouthillier

About Anne-Marie Bouthillier

Lectrice insatiable passionnée par l’écriture, détentrice d'un baccalauréat par cumul (création littéraire, français écrit et rédaction) et a forgé ses premières armes de rédactrice chez le magazine Québec Érotique et le site Canoë. Fan d’horreur et nourrissant une forte curiosité pour tout ce qui est bizarre, Anne-Marie a publié des nouvelles dans Horrifique, Souffle d’Éden et Clair/Obscur.

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