Cthulhu: Les créatures du mythe ou : Rationnaliser l’irrationnel

Cthulhu créatures du mythe Bragelonne

C’est en 2017 que les éditions Bragelonne ont fait apparaître sur les étagères une toute nouvelle version au goût du jour des ouvrages combinés de Sandy Petersen Les monstres de Cthulhu et Créatures des Contrées du Rêve, tous deux publiés à l’origine aux éditions Descartes à la fin des années 80.  Cthulhu: Les créatures du mythe, révisé par Mike Mason et Vincent Lelavechef, fait office de guide pseudo-scientifique. Descriptions et illustrations se conjuguent pour nous offrir ce bestiaire de 150 pages garnies d’une flopée d’entités préternaturelles, des plus populaires aux plus rares, stimulant l’imaginaire des mordus et des amateurs inconditionnels de l’univers de HP. Lovecraft.

Cthulhu les créatures du mytheSandy Petersen est à l’origine un créateur de jeu de rôle, notamment le populaire Call of Cthulhu en 1981. Étudiant en zoologie à l’Université de Californie à Berkeley, on ne s’étonne guère de le voir rédiger Les monstres de Cthulhu et Créatures des Contrées du Rêve comme supplément technique pour l’univers du jeu de rôle. La mise à jour proposée par Bragelonne presque trente ans plus tard ne manque pas d’audace. Cthulhu. Les créatures du mythe s’adresse moins aux adeptes du jeu de rôle qu’aux collectionneurs et aux amateurs de littératures et d’arts passionnés d’horreurs Lovecraftiennes. Les néophytes seront enchantés par les ajouts et l’esthétique matérielle et visuelle que nous offre ce petit bijou.

La couverture, réussie par sa présentation, pique la curiosité. Le titre écrit en italiques et gros caractère affiche directement le sujet de l’œuvre sans avoir recours à d’images fortes et moindrement utiles pour attirer l’attention. Au centre, un étrange symbole aux multiples branches préhensiles ne peut faire allusion qu’au visage tentaculaire du célèbre Cthulhu. Le fond est un mélange de textures, pigmentations et couleurs chaudes telles que le jaune ou l’orange, mêlées de gris, de vert et de brun. Les effets de tâches, de saleté et de craquelures sillonnant sa surface évoqueront aux lecteurs la peau d’une étrange créature tannée, voire un vieux mur antique terni par les ans. Les connaisseurs y verront certainement une référence au livre populaire du Nécronomicon, ouvrage fictif qui, selon les dires populaires, est recouvert de peau humaine. Le tout donne l’impression de consulter un grimoire cachant des incantations interdites et des savoirs obscurs réservés aux seuls initiés.

Le deuxième de couverture, ainsi que la page suivante déploient un schéma symbolique déployant une multitude de signes et symboles regroupés par genres et groupes ontologiques : une sorte de mise en page originale de la cosmologie du mythe.

Quant à l’avant-propos, celui-ci explique sans trop de longueurs les visées et les origines du projet, recourant à l’esthétique Lovecraftienne : celui de réduire la barrière entre le réel et la fiction, car le texte est signé « Professeur Westbury Illinois Carter, Faculté de métaphysique médiévale, Université Miskatonic, 2014 ». L’école et le nom sont de toute évidence fictifs, ce qui prête à sourir. Dans ce même élan, la section « Lectures recommandées » en fin de livre revêt l’apparence d’une bibliographie sérieuse et exhaustive alors que les trois dernières sections sont catégorisées des sources qui n’existent pas – ou en tout cas, pas dans notre univers ! Ce qui, dans la suite pratique du livre originel, accentue cette intention d’asseoir une esthétique de rationalisation de l’irrationnel (les mentions des livres, des études, mathématiques et calculs « hypermétaphysiques » et autres sciences cosmiques ésotériques auquel aucun être humain normal n’aurait accès.

Pour ce qui est du texte en lui-même, il est la traduction française littérale de l’œuvre d’origine, rajoutant ici et là quelques détails supplémentaires pour contrebalancer le passage d’une langue à une autre. La typographie est impeccable et la qualité linguistique accessible à tous, avec un brin de paradigmes scientifiques rafraîchissant. Il demeure toutefois important de noter que l’édition Bragelonne inclut des personnages qui ne sont pas dans le document de Petersen, par exemple la déesse Bast, Dagon ou encore La couleur tombée du ciel. Si les concepteurs se sont permis d’effectuer de telles mises à jour, alors le livre aurait assurément gagné à peaufiner les textes déjà existants pour le simple aspect descriptif parfois insatisfaisant. Cela aurait certes évacué cette tentative stricte d’expliquer l’inexplicable et d’offrir une créative tentative d’explication riche sans pour autant définitive. Par exemple, en rajoutant et multipliant les anecdotes tirées des diverses œuvres d’auteurs associés au mythe, le ton de l’œuvre aurait une saveur plus narrative, tout en engendrant des zones d’indéterminations propres à l’horreur, démontrant par cette esthétique que même certaines choses ne peuvent pas être saisies par l’entendement.

Dans cette même optique, plusieurs entités qui m’ont semblé pertinentes furent négligées : Yig, le dieu serpent inventé par Zealia Bishop, Ubbo Sathla des Cycles Hyperboréens de Clark Aston Smith, qui sont tous des éléments du Cthulhu mythos. Hypnos, ancien dieu du sommeil, ainsi que Nodens le seigneur des abysses, que l’on retrouve dans les textes de l’univers personnel développé par Lovecraft, auraient gagné à figurer au sein de cette anthologie.

Je tiens également à saluer et souligner le talent exceptionnel des illustrateurs Mariusz Gandzel, Claire Delépée, et plus particulièrement Loïc Muzy, dont l’originalité et la créativité des dessins offrent une vision nouvelle, contemporaine et positivement sombre qui en surprendra plus d’un. Ce dernier travail en collaboration avec Bragelonne depuis plusieurs années. On retrouve notamment ses œuvres dans Cthulhu. Le mythe, composé d’une série de trois tomes, que je vous conseille vivement !

Pour terminer, que ce soit l’idée de rendre hommage au travail de Sandy Petersen ou d’offrir aux amateurs férus de sciences pseudo-naturelles une lecture exhaustive des créatures en partie Lovecraftiennes, Cthulhu. Les créatures du mythe est un complément tout à fait charmant, tant par ses démonstrations visuelles que par les détails textuels. Il fait office de guide pour tous ceux qui souhaitent développer leur connaissance, de pair avec le plaisir, des œuvres entourant le mythe Lovecraftien. En ce sens, j’ose espérer qu’il puisse dans un avenir proche faire office de référence capable de nourrir l’imaginaire et l’inspiration au même titre que les œuvres de Petersen pour les générations futures. À croire qu’à l’instar des Grands Anciens, le mythe n’est pas prêt à mourir de sitôt, seulement se réinventer après une période d’accalmie pour mieux nous faire frissonner.

Vincent Poirier

About Vincent Poirier

Écrivain, poète et essayiste depuis plus de 15 ans, Vincent Poirier, Montréalais de 29 ans, poursuit des études supérieures en littérature à l’Université du Québec à Montréal. L’horreur, l’épouvante, le fantastique, fantasy et la Science-fiction sont ses territoires d’exploration. Féru d’histoire, philosophie, psychologie, sciences et mythologies, il conjugue savoir et imaginaire afin d’interroger et critiquer le contemporain, tout comme l’espace réel et imaginaire que nous occupons. Pour lui, les réponses se trouvent dans le langage, et cela nécessite toute une vie d’exploration pour y parvenir.

Leave a comment

Your email address will not be published.


*


close
Facebook IconTwitter Iconfacebook like buttontwitter follow button
%d blogueurs aiment cette page :