Ces femmes qui font peur

Quantité de théoriciens, d’historiens, de psychiatres et autres ont tenté d’expliquer ce sentiment de peur inspiré par les femmes, qui mène depuis à peu près toujours à leur oppression et leur « domestication » à travers le monde. Alors que le Jour de la femme approche, prenons le moment de nous rappeler que la lutte pour l’égalité des sexes est loin d’être terminée.

Cela dit, on fait de l’horreur ici, et pas de la sociopolitique. L’idée de consacrer un article aux femmes me chicotait depuis quelques temps, sans que je n’arrive à en identifier une direction précise. Les femmes dans l’industrie du cinéma et de la littérature d’horreur? Elles sont bien peu, et c’est dommage. Le clash entre la final girl et la « putain », qui meurt toujours au début? Ou pourquoi ne pas se tourner vers l’histoire, et dresser par exemple la liste des meurtrières les plus célèbres? Pas trop joyeux, comme sujet…!

Enfin, même si la mythologie et la religion sont souvent sexistes, y interviennent parfois une ou deux héroïnes (ou antihéroïnes!) qui se démarque du lot en faisant plus que rester humblement à la maison à tricoter et élever une dizaine d’enfants. Voici présentées ici quelques-unes de ces femmes badass qui ont mené des armées, combattu des démons et fait trembler des empires!

Évidemment, il s’agit de vulgarisations des mythes et légendes entourant ces femmes fortes et, parfois, terrifiantes. Compte tenu du nombre effarant de versions et de mon inexpertise, vous pourriez y dénombrer quelques inexactitudes, et loin de moi l’idée de blesser quiconque en brossant le portrait réducteur d’une déesse ou figure mythologique associées à sa culture ou sa religion. Donc, sans prétention et avec légèreté, prenons un moment pour frissonner devant les exploits de ces têtes fortes qui ne reculèrent devant rien ni personne…pour le meilleur ou pour le pire!

Oya, la toute-puissante

Oya par Francisco Santos

Oya par Francisco Santos

L’histoire de celle que l’on retrouve tant dans le Vaudou que dans la Santeria débute aux abords de la rivière Niger lorsque Shango, un roi d’Afrique de l’Ouest, vit sortir de l’eau un buffle qui se transforma en femme. Il s’agissait de la déesse Oya, qu’il maria, et ensemble ils conquirent royaume après royaume, au point que Shango s’éleva lui-même au rang de divinité. Oya ne reste pas dans l’ombre lors des batailles. Au moment de se battre, il lui pousse une barbe (!), et la belle crache des boules de feu. Comme elle contrôle la foudre, des éclairs s’échappent de ses doigts et ses cheveux. Elle serait même capable de provoquer des inondations et des ouragans!

On lui associe aussi toutes sortes de choses, du rhum au tabac en passant par les aubergines, le cuivre et la grossesse. Car il faut dire que c’est Oya qui apporte la pluie, porteuse de vie, et qu’elle se fait gardienne des femmes, qu’elle protège de l’oppression. Épouse et mère dévouée, c’est elle aussi qui est chargée de mener les âmes au Royaume des Morts : elle peut aussi les invoquer à volonté pour leur demander de combattre en son nom. Et comme si ce n’était pas assez, c’est elle qui est priée lors de la création des poupées vaudou!

Kali, déesse de la destruction

Chromolithographie de Raja Ravi Varma

Chromolithographie de Raja Ravi Varma

Cette déesse hindoue, à l’avant-garde de la mode avec son collier de têtes et sa ceinture de bras, est née au début des temps dans un océan de sang. On l’associe aux champs de bataille et aux terrains brûlés. Elle combattit le démon Raktabija en buvant son sang et en dévorant son armée de clones, célébrant sa victoire en dansant sur le corps des cadavres et en emplissant le ciel de ses rugissements. Boire du sang n’est pas inhabituel pour la déesse, que les beuveries souvent excessives peuvent mener à l’ivresse.

Elle était adorée des Thugs, une confrérie d’assassins prétendument nés de sa sueur, qui ont tué en son nom quelques deux millions d’individus, presque toujours par strangulation, avec une corde ou un mouchoir rituel. En 2002, on estimait qu’au moins un meurtre par mois en Inde était l’objet d’un sacrifice humain lié au culte de Kali. Terrifiant, non?

Atalante, l’héroïne

Atalante et Hippomène par Guido Reni

Atalante et Hippomène par Guido Reni

Abandonnée à la naissance par un père qui souhaitait un garçon, Atalante a été élevée par une ourse, rien de moins, avant de se joindre à un groupe de chasseurs. Celle qui chassait comme un ours et maniait la javeline comme personne fit vœu de chasteté à la déesse Artemis, déterminée à mener une vie d’aventures. Ce qu’elle fit, d’ailleurs, d’abord en tuant le sanglier géant de Calydon, au grand dam des hommes qui ne croyaient pas une femme capable d’un tel exploit : on lui en remit la peau pour l’honorer. Plus tard, Atalante eut aussi raison d’un couple de centaures qui essaya de la violer (la mythologie grecque est p-l-e-i-n-e d’histoires de viols…) avant de joindre les Argonautes dans leur quête de la toison dorée. Elle sortit même victorieuse d’un match de lutte avec Pélée, le papa d’Achille.

Évidemment, une femme forte et indépendante dans la Grèce antique, ça ne fait pas l’affaire de tout le monde. Son père, qui lui demande de revenir à la maison, exigea d’elle qu’elle se marie. Comme Atalante avait un cardio imbattable, elle accepta de se marier, mais seulement à l’homme qui la battrait à la course- une tâche impossible! Conscient de ne pas être à la hauteur, Hippomène demanda l’assistance d’Aphrodite, qui lui remit trois pommes d’or qu’il laissa tomber lors de la course : Atalante, incapable de résister à leur beauté, s’arrêta pour ramasser chacune d’elle, ce qui lui permit de gagner. Enfin domestiquée (…), elle donna naissance à Parthénopée avant que Zeus, Aphrodite ou Rhéa (les versions diffèrent) ne transforme son mari et elle en lions pour les punir de quelque offense. Comme on croyait alors que les lions ne pouvaient se reproduire qu’avec les léopards (on se demande où ils sont allés chercher ça), le couple ne pourrait plus jamais faire l’amour.

Baba Yaga, la sorcière

Baba Yaga

Baba Yaga par Viktor Vasnetsov, 1917

Cette hideuse sorcière russe se démarque par ses goûts assez extravagants en matière d’architecture et de décoration. Sa hutte minuscule tient sur des jambes de poulet hautes de trois étages et est entourée d’une clôture d’os humains, au fin fond de la forêt. Baba Yaga n’a non plus que faire d’un balai. La sorcière se déplace plutôt dans un mortier volant, armée d’un pilon tout-puissant. Elle possède aussi un cheval cracheur de feu, qu’elle chevauche pour les petites virées au dépanneur. La sorcière, auquel on prête la responsabilité de la météo, de la maladie, du lait des vaches et des érections (cherchez le lien), serait aussi présente à la naissance de chaque enfant russe. Non parce qu’elle aime vraiment les bébés, vous vous en doutez, mais plutôt pour déterminer si elle veut les manger tout de suite, ou leur donner la chance d’accomplir quelque chose de leur vie.

Dans le conte de Vassilia la belle, la belle-mère cruelle de Vassilia, la Cendrillon slave, l’envoie demander une tasse de sucre à la sorcière. Plutôt que de la tuer, Baba la garde plutôt auprès d’elle comme domestique. Elle est si satisfaite du travail de la belle jeune fille qu’elle finit par la renvoyer chez elle avec un crâne comme souvenir des moments heureux passés ensemble. Or, une ois Vassilia rentrée, les yeux du crâne s’allume et, par leur regard, transforment la belle-mère et les demi-sœurs en cendres. Comme quoi Baba sait exprimer sa gratitude.
Notons que, figure à plusieurs visages, certaines légendes en font un portrait plus favorable, et d’autres une vieille folle qui mange des enfants. Personnellement, on préfère ces dernières versions!

Médée, la meurtrière vengeresse

Jason et Médée de John William Waterhouse

Jason et Médée de John William Waterhouse

L’histoire de Médée débute presque gentiment lorsque la fille d’Éétès, le roi de Colchide, s’entiche de Jason, le chef des Argonautes. Elle l’aide à dérober la toison d’or et s’échappe avec son équipage, ce qui rend son père fou de rage. C’est là qu’elle se révèle pour la première fois comme une meurtrière sadique en découpant son frère cadet en morceaux qu’elle jette un à un à la mer, ce qui retarde la flotte qui s’arrête pour récupérer chacun d’eux afin de lui offrir une sépulture digne.

Médée est, rappelons-le, la nièce de la sorcière Circé, qui avait transformé l’équipage d’Ulysse en cochons dans L’Iliade. Le meurtre et la magie, elle les a dans le sang et, lorsque Jason arrive chez lui pour constater que son oncle Pélias a tué ses parents pour s’emparer du trône d’Iolcos, elle concocte une petite vengeance de son cru. Devant les filles du roi, elle coupe un bélier en morceaux et le fait bouillir en prononçant des paroles magiques, ce qui le transforme en agneau. Convaincant les filles que le même rituel rajeunirait leur père vieillissant, elle orchestre ainsi le meurtre de Pélias en refusant de prononcer les mots magiques. Le couple fuit ensuite le royaume pour Corinthe et passe les dix prochaines années dans un bonheur parfait avec leurs enfants.

C’était avant que Jason, parfait douchebag, décide de marier la fille de Créon. Folle de rage, la sorcière envoie en cadeau à sa rivale une robe qui se consume aussitôt qu’elle l’enfile, la brûlant vive. Elle tue ensuite les enfants qu’elle a eu de Jason et s’enfuit sur un chariot conduit par des dragons. Elle atterira à Athènes, où elle marie Égée et donne naissance à leur fils Médos, avant de se faire mettre dehors du royaume pour avoir essayé de convaincre le roi de tuer Thésée, son autre fils. Ses aventures se terminent en Colchide, où elles avaient commencé, quand elle restitue le trône à son père, qui se l’était fait voler entre-temps, et se fait pardonner pour le meurtre de son frère.

Skuld, la rebelle

Skuld, illustration de James Ryman.

Skuld, illustration de James Ryman.

Beaucoup moins connue que ses acolytes Odin et Thor, Skuld appartient à la mythologie nordique. On la retrouve comme Valkyrie dans deux poèmes épiques (le Völuspa et le Nafnapulur) mais aussi dans La saga de Hrolf Kraki, qui début lorsque le roi Helgi héberge une itinérante qui se révèle être finalement une superbe jeune fille. Après une nuit d’amour, elle lui annonce qu’elle est enceinte et qu’il devra revenir la voir dans neuf mois pour lui remettre sa fille- ce qui passe évidemment par la tête du Viking, trop occupé à raser des villages. Des années plus tard, sa fille, Skuld refait surface : elle sera mariée à un roi de Suède nommé Hjorvath.

Beaucoup plus tard, son demi-frère Hrolf Kraki installé sur le trône du Danemark, elle convaincquit son mari de se dresser contre lui. Lors d’une bataille sanguinaire, où participèrent aussi Nornes, Eles et autres créatures surnaturelles, elle eut raison de son frère et de ses onze champions en invoquant un sanglier sauvage géant et en ramenant à la vie ses guerriers tombés. Hjorvath mourut au combat, tué par le héros Bothvar Bjarki, qui se transorma en ours sur le champ de bataille puis mourut à son tour. La sorcière régna sur le royaume danois…jusqu’à ce que les frères de Bothvar la surprenne et la tuent dans d’atroces souffrances.

Ces exemples sont tous compilés dans Badass: The Birth Of a Legend, l’ouvrage hilarant de Ben Thomson, qui blogue aussi au www.badassoftheweek.com.

Vous aimez l’image en tête de l’article? Il s’agit de l’installation The Dinner Party de l’artiste féministe Judy Chicago, réalisée entre 1974 et 1979, qui réunit sur une table 39 couverts pour 39 convives féminines. Kali y a son siège.

nametag-élise

About Elise Henripin

Boulimique de littérature et de cinéma d’horreur, Élise a collaboré à plusieurs blogues et projets consacrés à cet univers, dont Sinistre Magazine et Strange-Movies. Depuis 2014, elle est également chroniqueuse littéraire à l'émission L'étrange programme, un magazine culturel diffusé sur les ondes de TCF - La télévision communautaire de Montréal. Auteure d’un roman intitulé Soif publié en 2011, elle espère renouveler l’expérience de publication d’ici quelques années. Suivez-la sur Twitter et Instagram @ehenripin.

Leave a comment

Your email address will not be published.


*


close
Facebook IconTwitter Iconfacebook like buttontwitter follow button
%d blogueurs aiment cette page :