L’appel de Cthulhu de Baranger: une oeuvre hybride

Artiste conceptuel, illustrateur et écrivain, François Baranger, né en France en 1970 à Ermont, s’est fait reconnaître pour sa contribution multidisciplinaire avérée. Il a participé à divers projets dans le domaine du cinéma comme du jeu vidéo (Prince of Persia : sands of time, Wrath of the titans et également La belle et la bête, pour ne citer qu’eux). C’est en 2013-14 que Baranger se lance dans l’écriture et publie Dominius Mundi tome 1 et 2 chez Critic, puis L’effet Domino chez Bragelonne en 2017. La même année, il publie sa version illustrée de L’appel de Cthulhu, nouvelle célèbre issue de l’imaginaire tordue du populaire auteur américain Howard Philips Lovecraft (1890-1937). L’esthétique déployée par Baranger, jumelée à la plume du Maître de Providence, offre une expérience hybride tout à fait renouvelée, de quoi plaire aux fans d’horreur.

appel de Cthulhu Lovecraft Baranger BragelonneL’appel de Cthulhu est paru pour la première fois en 1928 dans le magazine Weird Tales, auquel Lovecraft a beaucoup contribué durant toute sa vie. Elle relate les enquêtes du narrateur, héritier des biens de son grand-oncle porté disparu dans des circonstances étranges. Il découvre l’implication mystérieuse d’un culte dédié à une entité millénaire endormie dans les profondeurs de la mer appelée Cthulhu. Ses recherches conduisent le narrateur à plonger au cœur de trois histoires majeures gravitant autour du phénomène considérable. Depuis témoignages de rêves étranges, des disparitions en Louisiane jusqu’au périple dans les recoins les plus éloignés de l’océan, le tout évoque un sombre présage de fin du monde. D’abord sceptique, les preuves éveillent en lui une profonde terreur angoissante, et par conséquent le pousse à renoncer à en savoir plus et à garder espoir que la prophétie pessimiste des Grands Anciens ne se réalise jamais. Il s’agit d’une histoire à l’origine de l’esthétique de la terreur cosmique et des horreurs indicibles à la fois trop loin et trop près de nous.

Matérialité de l’œuvre

Les dimensions du livre illustré par Baranger sorti aux éditions Bragelonne s’écartent des formats conventionnels d’un roman de poche ou du format industriel. Ses mesures sont 36 x 27 cm, ce qui le classe dans les livres de type paysage, beaucoup plus près du roman graphique et de la bande dessinée à couverture rigide. Cette dimension permet une appréciation plus prononcée des images sans pour autant occulter les paragraphes. Quant à la couverture, nous voyons le terrible Cthulhu immense et terrifiant émerger de terre, nous faisant dos, devant un groupe de petits humains consternés et désorientés par cette apparition. Cela traduit très bien l’esthétisme de Lovecraft des effets grandeur cyclopéenne, tout comme l’aspect dissimulé et dénaturé du monstre. Le quatrième de couverture dévoile un bref résumé bien préparé afin d’installer l’atmosphère et illustrer le contexte.

L'appel de Cthulhu Baranger

En guise d’introduction : une présentation exhaustive de John Howe, illustre artiste conceptuel reconnu pour son travail incroyable sur Le seigneur des anneaux, qui le mélange à un éloge un tant soit peu critique de l’auteur. Très agréable à lire, puisque le littéraire et le non-littéraire se côtoient pour nous ouvrir un nouveau pan, un autre aspect de l’univers propre à L’appel de Cthulhu, son influence ainsi que l’impact sur la culture d’horreur du 20e siècle. Sur deux pages, Howe s’exprime avec justesse et élégance, ciblant ce pourquoi le récit de Lovecraft possède aujourd’hui à juste titre ses lettres de noblesse. Pour les habitués du Mythe de Cthulhu, cette introduction permet d’approfondir l’expérience de lecture ; quant aux lecteurs curieux en quête de nouveauté, l’effet de cette présentation agira comme un avant-goût qui n’attend qu’à trouver confirmation à travers l’expérience de lecture-visionnement.

Valeur littéraire de L’appel de Cthulhu

Entrons maintenant dans le vif du sujet. La qualité littéraire du récit en soi est tout à fait conforme au texte d’origine. Sa forme, ses chapitres et son fil narratif restent fidèles. La traduction par Maxime Le Dain ne déplaira pas. Elle conserve l’élément narratif et le souci du détail, tout comme les paradigmes propres au vocabulaire Lovecraftien. Nous pouvons déceler l’effet sombre et la mise en place de l’atmosphère. Concernant la calligraphie, elle demeure régulière, facile à lire, même lorsqu’il s’agit de dérangeantes lettres blanches sur fond noir.

 La typographie présente quant à elle quelques redondances fort discutables. Le texte en général suit la même taille, or à certains endroits peut-on cibler de manière évidente un agrandissement. Cette esthétique accentue l’effet d’insistance sur les parties clés du récit, les moments les plus intenses ou les citations canoniques de l’œuvre Lovecraftienne. Toutefois, ce processus est trop récurant : il se propage à presque tous les pages, ce qui en somme réduit l’effet de surprise ou d’emphase, voire le banalise, puisque nous y sommes constamment confrontés. L’effet aurait été plus concluant avec moitié moins de modifications. Bien que j’appuie formellement l’intention derrière ce procédé, qui trouve aussi sa raison d’être dans la bande dessinée ou les livres plus sensationnels, il demeurait assurément plus efficace pour un public plus jeune.

Valeur artistique

Nous arrivons enfin à la qualité artistique ! Baranger nous offre tout un éventail d’illustrations représentant diverses scènes narratives. L’esthétique s’accentue sur un jeu de clair-obscur – on dénote un effet analogue à la technique baroque. La beauté sombre et lugubre se déclare grâce à un contraste de minution et un effet « brumeux », voire ombrageux, comme si nous étions dans un rêve, ou la naissance d’un cauchemar. Lesdites scènes sont garnies d’éléments détaillés, réitérant l’effet de surabondance qui demeure une technique fréquemment utilisée dans les univers d’épouvante. Plus les scènes évoluent en concordance avec le fil narratif, plus les images sortent de leur torpeur, de cette immobilité malaisante pour évoquer des mouvements plus turbulents jusqu’à la violence inouïe de l’ouragan. Ce qui perturbe davantage le lecteur est la manière dont les personnages sont constamment représentés, leur visage à moitié dans l’ombre, accentuant l’effet d’étrangeté. Les illustrations jouent constamment sur le degré d’anonymat du narrateur et des personnages secondaires, comme si nous ne pouvions réussir à nous identifier qu’à des vestiges, ou quelques ombres fantomatiques voilant la vérité derrière les apparences. Les scènes naturelles sont, d’une part, grandioses, et, d’autre part, catastrophiques, renforçant le sublime propre aux romantismes du 19e siècle.

L'appel de Cthulhu Bragelonne

La synergie entre l’illustration et le texte permet une expérience très immersive. Comme l’image englobe toute une page, voire deux, le texte est généralement placé dans des recoins d’ombres ou en des espaces plus opaques, ne gâchant pas les détails artistiques. Ceci autorise une lecture attentive au fil de laquelle persistent les tons, les couleurs et les détails, ce qui permet à l’œil de ne jamais cesser d’être influencé par l’image. Par conséquent, sa persistance en notre esprit produit cet effet d’immersion dans l’univers sombre et envahissant. L’illustration, bien qu’autonome, guide le texte sur des sentiers nouveaux et vice-versa. Chacun se complète et surenchérit.

Une réussite interdisciplinaire

Pour conclure, Baranger nous donne une merveilleuse « réécriture visuelle » à se mettre sous la dent. L’appel de Cthulhu, connue de plusieurs, entame une toute nouvelle dimension avec ce récit illustré croisant dans une hybridité sublime un réalisme cosmique empreint d’espaces indéfinis, exclusivement comblés en premier lieu par la littérature et par la charge imaginaire que cette rencontre génère. Cette interdisciplinarité plaira aux amateurs des deux pratiques et éveillera les anciennes peurs enfouies au plus profond de l’âme humaine. Baranger a fait de l’excellent travail et nous lui en sommes reconnaissants d’honorer au plus haut point cette œuvre canonique de l’univers du Maître de Providence.

Vincent Poirier

About Vincent Poirier

Écrivain, poète et essayiste depuis plus de 15 ans, Vincent Poirier, Montréalais de 29 ans, poursuit des études supérieures en littérature à l’Université du Québec à Montréal. L’horreur, l’épouvante, le fantastique, fantasy et la Science-fiction sont ses territoires d’exploration. Féru d’histoire, philosophie, psychologie, sciences et mythologies, il conjugue savoir et imaginaire afin d’interroger et critiquer le contemporain, tout comme l’espace réel et imaginaire que nous occupons. Pour lui, les réponses se trouvent dans le langage, et cela nécessite toute une vie d’exploration pour y parvenir.

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