Dossier Cobayes: toutes nos critiques!

VLB éditeur a proposé, en 2012, « L’Orphéon », un projet d’écriture collectif où cinq auteurs écrivaient au sujet d’un édifice et où chaque étage correspondait à un roman différent. Puis, à l’automne 2014, il a récidivé avec « Vol 459 », un nouveau projet réunissant quatre auteurs autour d’un événement commun, soit l’écrasement d’un vol commercial. Cette fois, ce sont les Éditions de Mortagne qui mettent en place un projet d’une tout autre ampleur. La   série « Cobayes » regroupe sept auteurs qui ont créé un univers unique, dans lequel tous leurs personnages évoluent. Le seul point commun de ces sept romans est un étrange laboratoire, où les huit personnages principaux de la série se portent volontaires pour subir des essais cliniques pour un nouveau médicament contre l’anxiété. Si les motivations de chacun et chacune sont différentes, les effets secondaires sont eux aussi très variés…

Anita – Marilou Addison
Sarah et Sid – Eve Patenaude
Yannick – Martin Dubé
Benoît – Carl Rocheleau
Olivier – Yvan Godbout
Elliot – Madeleine Robitaille
Cédric – Alain Chaperon
Chapitre final

Anita – Marilou Addison

cobayes-anita Marilou AddisonPremier tome de la série « Cobayes », Anita, de Marilou Addison, met en scène une jeune femme au début de la vingtaine qui souffre d’anorexie sévère. Lorsqu’elle atteint un palier dans sa perte de poids et que tous les trucs glanés sur des sites Internet à l’intitulé douteux ne lui permettent pas de perdre les huit livres qui la séparent de l’Eldorado des 100 livres, rien ne va plus. C’est à ce moment qu’une banale annonce dans le journal pour des essais cliniques va complètement bouleverser  son existence.

Marilou Addison s’est surtout fait connaître par ses romans de fantasy et d’épouvante pour la jeunesse. Anita est donc son premier essai en roman d’horreur pour adultes. Et c’est un passage très bien réussi, malgré quelques faiblesses.

L’intrigue démarre lentement, puisque l’auteur présente un peu trop longuement Anita et les membres de son entourage. Et c’est justement là que se trouve l’obstacle principal à la lecture d’Anita. En effet, la psychologie de la protagoniste est grossière et soulignée à gros traits. Elle est anorexique, elle ne pense qu’à perdre du poids, tout son être tourne autour de cela et  elle déteste tous ceux qui ne la comprennent pas ou qui semblent juger son apparence et ses rondeurs superflues (qui n’existent évidemment que dans  sa tête). Malheureusement, les personnages secondaires subissent le même genre de traitement, ce qui les confine parfois au stéréotype ou à la caricature.

Heureusement, l’histoire et les scènes d’horreur rachètent amplement ces désagréments! À partir du moment où Anita se présente à la clinique, elle sombre dans une spirale autodestructrice qu’on prend plaisir à suivre comme des voyeurs maladifs. Le génie d’Addison tient au fait qu’elle procède par étapes, afin que le lecteur ait le temps de digérer les changements, mais aussi de manière à ce que l’étape suivante semble logique, même si  plus le roman progresse et que le lecteur lui-même se prend au piège de l’obsession d’Anita. Quant au gore, c’est un véritable buffet à volonté! Il faut avoir le cœur bien accroché pour terminer la lecture d’Anita et, franchement, ce genre de romans est trop rare en littérature québécoise!

Une mention spéciale doit aussi être accordée au vocabulaire utilisé tout au long du roman. En effet, celui-ci constitue un champ sémantique de la nourriture et de l’alimentation. Bien que subtil, le procédé s’avère extrêmement efficace et vient appuyer le comportement de plus en plus déviant d’Anita. Bref, Anita se dévore d’un coup et, une fois terminé, vous ne pourrez vous empêcher de penser qu’un tome de « Cobayes » c’est bien, mais sept tomes de « Cobayes », c’est encore mieux!

Sarah et Sid – Eve Patenaude

Sarah et Sid, Cobayes tome 2Sarah et Sid  est  le  deuxième  tome  de la série « Cobayes » et a  été  écrit  par Eve Patenaude. Il s’agit, encore une fois, d’une habituée du roman pour adolescents,  particulièrement  en  fantasy et en science-fiction. Ce roman  diffère des autres volets de la série sur un point majeur : il met en scène deux personnages principaux plutôt qu’un seul. Toutefois, comme ils portent la même initiale et que le roman est articulé autour du couple,   on pardonne sans problème cette légère incartade! On y suit donc le destin de Sarah, danseuse de ballet  déchue  qui  doit se contenter de pratiquer son art de manière plus « exotique » dans un bar de danseuses, et de Sid, jeune informaticien brillant cachant un lourd secret qui l’accable de remords.

Au  début du récit, les deux personnages ne forment pas un couple, mais ils se croisent régulièrement au restaurant où travaille Sid. À la suite d’une rencontre inattendue des deux jeunes gens au bar où travaille Sarah, ils vont entamer leur cohabitation qui va rapidement donner lieu à une relation amoureuse  en bonne et due forme. À la suite d’un coup monté de la part de son ancien patron, Sarah doit impérativement trouver cinq mille dollars dans les plus brefs délais, sous peine de subir les représailles de celui-ci. C’est là qu’entre en scène le laboratoire Alpha-Lab, qu’on a visité dans Anita.

D’ailleurs, ceux qui ont lu Anita vont rapidement faire le lien avec certains événements qui s’y déroulent et qui mettent justement en scène Sarah et Sid. On commence donc à comprendre à la fois le potentiel de cet univers partagé, mais aussi le talent des auteurs qui sont parvenus, dès le premier tome, à intégrer des éléments qui trouvent leur place dans un tome subséquent. Pour revenir au roman de Patenaude, il est moins axé sur le gore que l’était Anita, ce qui ne veut pas dire qu’il est exempt de violence. Nous sommes de nouveau témoins de la déchéance des personnages, mais avec un changement imprévu et intéressant au sujet de l’un d’entre eux. Cette fois, la psychologie des personnages est campée de manière irréprochable et on croit à la relation qui unit ces deux êtres brisés. D’ailleurs, une constance se dessine dans la psychologie des personnages mis en scène dans « Cobayes ». Reste à voir si celle-ci se maintiendra dans les prochains tomes.

Comme dans Anita, le lecteur assiste, impuissant, à la spirale autodestructrice de Sarah et de Sid, qui culmine dans un incroyable bain de sang d’une poésie et d’une beauté insoutenable. Avant d’en arriver là, les deux tourtereaux se livrent à des jeux bien cruels qui font frémir les cœurs les plus solides! Puisqu’il s’agit du deuxième tome, on remarque plus facilement certains éléments   qui risquent d’être repris dans les romans suivants. Toutefois, plutôt que de constituer une faiblesse, cette situation renforce notre plaisir de lecture, car nous croyons être en mesure d’anticiper des évènements spécifiques. À ce chapitre, la finale met assurément la table pour une suite des choses explosive dans l’un ou plusieurs des prochains tomes de « Cobayes ».

Plus solide sur le plan de la construction des personnages, mais avec une veine gore moins marquée, Sarah et Sid démontre pleinement la force de l’écriture d’Eve Patenaude, en plus de confirmer l’intérêt et la qualité globale de la série. Il est clair qu’une fois le septième livre refermé, on prendra plaisir à retourner aux premiers romans afin de vérifier si quelques éléments ne nous auraient pas échappé.

Yannick- Martin Dubé

cobayes_yannick-martin-dubeTroisième tome de la série chorale « Cobayes », Yannick, de Martin Dubé, sort du carcan mis en place par Anita et Sarah et Sid, les deux romans précédents. Comme le titre l’indique, on y suit Yannick, un jeune homme généreux et naïf, incapable de dire non et qui éprouve un besoin compulsif de rendre service à autrui, peu importe les conséquences pour sa propre existence. L’illustration de couverture dit tout : Yannick a littéralement le cœur sur la main. C’est d’ailleurs pour aider sa sœur qu’il répondra à l’annonce des laboratoires AlphaLab.

Évidemment, la Chlorofaxine viendra brouiller les cartes, comme ce fut le cas dans les œuvres de Marilou Addison et Eve Patenaude. Mais là s’arrêtent les comparaisons. En effet, alors qu’Anita et Sarah et Sid se voulaient le plus réaliste possible, avec une narration sobre qui cherchait à provoquer un sentiment croissant de peur et de dégoût chez le lecteur, Yannick fait plutôt le pari de mêler horreur et humour absurde. Malheureusement, le résultat est très décevant.

Si les blagues, les jeux de mots douteux et les situations rocambolesques peuvent faire sourire, et même rire durant les premières pages, l’accumulation incessante des mêmes procédés en vient rapidement à lasser le lecteur. Ajoutons à cela le fait que tous les actes de violence commis par Yannick ne le sont que dans son imagination, et on se retrouve avec une expérience de lecture extrêmement frustrante. De plus, l’auteur a voulu se démarquer des romans précédents en éliminant les rapports du docteur Williams pour les remplacer par des chapitres à la troisième personne du singulier, ce qui constitue une rupture complète avec le reste du roman, toujours narré au « je ».

Notons toutefois l’ajout d’une relation entre Yannick et son « nettoyeur » attitré, cet homme à la solde d’AlphaLab, chargé de faire disparaître toute trace des crimes commis par le patient auquel il est jumelé. Par contre, comme ceux de Yannick sont toujours imaginaires, il n’a pas beaucoup de travail et le lien entre les deux hommes finit par se noyer lui aussi dans les débordements d’humour absurde qui caractérisent ce roman.

Quant à la chute, disons simplement que l’effet escompté tombe à plat et ne provoque, au mieux, qu’un haussement d’épaules désintéressé. À trop vouloir faire de l’absurde, Dubé en vient à dédramatiser tout le roman et à banaliser le peu d’horreur qu’on y retrouve. Un sérieux travail de réécriture aurait profité à ce roman, ne serait-ce que pour alléger au maximum l’utilisation d’un humour exubérant et dérangeant qui plombe le plaisir de lecture.

Bien que ce roman s’inscrive dans l’univers de « Cobayes » (on y retrouve les références intertextuelles auxquelles nous ont habitués les tomes précédents), force est de constater que Yannick est le maillon faible de la série et que le lecteur pourrait très bien se passer de cette lecture et quand même profiter de l’expérience de « Cobayes ».

Benoît – Carl Rocheleau

cobayes benoit carl rocheleauQuatrième tome de la série « Cobayes », Benoit a été écrit par Carl Rocheleau, romancier et nouvelliste. On y suit le parcours de Benoit, jeune adulte en peine d’amour, fraîchement arrivé dans la grande ville afin d’oublier son ancienne flamme et d’entamer un baccalauréat en études cinématographiques. Il fait la rencontre d’une femme dont il tombe follement amoureux et, afin de payer le loyer qu’il partage avec elle, prendra part aux études cliniques d’AlphaLab, sans savoir que sa vie, et celle de son amoureuse, en sera transformée de manière radicale.

Renouant avec le style sobre et réaliste des  romans de Marilou Addison et d’Eve Patenaude, Benoit se distingue toutefois par deux aspects fort intéressants. D’une part, Rocheleau émaille son récit de nombreuses références cinématographiques qui combleront les admirateurs du cinéma d’action de qualité. Et comme Benoit rêve de devenir scénariste, on retrouve à intervalles irréguliers des encarts où il note des scénarios et des synopsis de films. Ce dernier point est important, parce que c’est d’abord dans son imagination et ses rêves que les premiers effets du médicament injecté se feront sentir. Alors qu’au départ, les idées de Benoit oscillent entre le banal et le cliché, les descriptions se font de plus en plus crues et violentes à mesure que ses fantasmes se teintent de sang et de mort. Par chance, Benoit ne pourra pas se contenter longtemps de cet exutoire sur papier et il devra passer à l’acte, ce qui donne lieu à une spirale d’horreur très bien maîtrisée.

Notons aussi la relation unissant Benoit et Minya, sa copine, qui diffère de celle vécue par Sarah et Sid dans le roman du même nom. Rocheleau parvient à distiller assez d’indices et de fausses pistes pour confondre le lecteur sur la cause des agissements de Minya, et sur la nature de ses sentiments envers Benoit. L’auteur innove aussi en transportant Benoit et Minya en Malaisie, ce qui lui permet de lever partiellement le voile sur les ramifications mondiales d’AlphaLab et sur les pratiques particulières de certaines de ses filiales.

Quant à la finale, elle constitue un crescendo de violence qui n’est pas sans rappeler les films de Tarantino et elle se conclut de manière très satisfaisante et oh combien inattendue, tout en jetant un nouvel éclairage sur les motivations et la personnalité du bon docteur Williams.

Avouons-le tout de go, les attentes étaient élevées pour Benoit, surtout après la déception causée par Yannick. Si l’écriture de Rocheleau n’a pas la finesse et le raffinement de celle de Patenaude, elle soutient tout de même la comparaison en ce qui a trait aux descriptions des scènes de violence. C’est avec plaisir qu’on voit le sang gicler de partout. On aime aussi recenser les différentes manières dont Rocheleau dispose des pauvres personnages assez bêtes pour se mettre en travers de la route de Benoit et Minya, sorte de version déjantée et gore de Mickey Knox et Mallory Wilson, le couple de Natural Born Killer. Bref, voilà une lecture réjouissante et incontournable pour les amateurs d’horreur et les cinéphiles au cœur bien accroché!

Olivier – Yvan Godbout

cabayes-olivierOlivier est le cinquième tome du projet collaboratif Cobayes présenté par les éditions de Mortagne, où sept auteurs mettent en scène sept personnages différents qui évoluent dans un univers commun et qui sont tous cobayes pour AlphaLab, une compagnie pharmaceutique aux motivations troubles. Cette fois, on y fait la connaissance d’un ancien enfant de chœur pas très catholique !

Olivier est Olivier Monarque, jeune homme de 18 ans sujet à des troubles anxieux sévères ainsi qu’à des épisodes psychotiques. Ces problèmes remontent à un accident qui a coûté la vie à Oscar, son frère jumeau, six ans plutôt. Olivier en a aussi conservé d’horribles cicatrices sur ses mains et ses bras, qui rendent difficile son intégration à la société. Depuis la mort de son jumeau, sa mère s’est désintéressée de lui et son père est souvent absent de la maison, et Olivier soupçonne même qu’il entretient une maîtresse. Il tombe par hasard sur une publicité de la clinique AlphaLab et propose sa candidature, à la fois pour la compensation financière, qui lui permettrait de partir en appartement, mais aussi et surtout pour mettre fin à ses problèmes psychologiques qui l’empêchent de fonctionner normalement.

 Comme dans les quatre tomes précédents, les injections de Chlorolanfaxine auront des conséquences troublantes sur son comportement, et Olivier se retrouve plongé dans une spirale de violence et de mort dont personne, pas même lui, ne ressortira indemne. Bien que pas aussi gore que son prédécesseur Benoit, qui demeure le roman le plus explicitement violent de la série, Olivier demeure quand même une œuvre à éviter pour les cœurs sensibles. Le narrateur y fait montre d’une grande cruauté et d’une violence sans cesse croissante, en plus de préparer un projet particulier qui requiert la participation fort involontaire des gens qui croisent sa route. Saluons ici l’audace des éditions de Mortagne qui ne craignent pas de laisser l’auteur aller aussi loin qu’il le veut, et ici, disons que Godbout dépasse plusieurs limites, pour notre plus grand plaisir. Pas de censure donc, ce qui permet à l’auteur de s’amuser avec des litres d’hémoglobine et des scènes atroces.

 La progression psychologique d’Olivier est intéressante, puisque la personnalité de son frère Oscar prend de plus en plus de place, tant dans sa tête que dans le roman lui-même, avec une disparition graduelle des italiques et leur remplacement par un discours rapporté. Elle est également   crédible, puisque, comme ce fut le cas pourAnita, Sara et Sid et Benoit, on voit les effets de la Chlorolanfaxine s’installent de manière graduelle, amenant Olivier à délaisser de plus en plus son sens moral au profit de ses instincts les plus meurtriers.

Là où le bât blesse, c’est au niveau du style. Le roman est bourré d’expressions tirées de l’argot français, à tel point qu’on a l’impression de lire une traduction française d’un roman américain, pour une publication en France. De plus, le changement dans la relation entre Olivier et Oscar aurait pu se faire d’une manière plus fluide, et moins dérangeante pour le lecteur. On finit par comprendre que les conversations entre les deux se déroulent à voix haute, mai le tout aurait gagné à être resserré. Finalement, notons la présence de faiblesses dans l’intrigue, et de pistes narratives qui bifurquent brusquement ou qui ne sont pas résolues.

 Ces problèmes peuvent peut-être s’expliquer par un possible changement dans l’ordre de publication des romans. En effet, Yvan Godbout ayant rejoint le projet quelque temps après sa mise en branle, il devait, en toute logique, clore la série avec son roman. On peut donc se demander pourquoi son roman a été publié si rapidement. Une chose est sûre, cette précipitation n’a pas dû faciliter le travail de direction littéraire et de révision. Malgré des efforts probablement importants pour qu’Olivier soit de la même qualité que les autres Cobayes déjà publiés, cette décision éditoriale nuit au roman de Godbout en diminuant sa force et sa qualité. Le potentiel est là, et les preuves en sont nombreuses, mais il aurait vraiment fallu polir le tout afin qu’Olivier soit à la hauteur de Benoit et Sara et Sid. Il aurait pu être un excellent roman, mais en l’état, le lecteur se retrouve avec un bon roman. Ceci étant dit, Olivier demeure une lecture tout à fait indiquée à l’approche d’Halloween pour ceux qui seraient en manque de frissons.

 Elliot – Madeleine Robitaille

cobayes-elliot-madeleine-robitailleElliot est un solitaire, un vrai. Il travaille à temps partiel comme étalagiste dans une pharmacie, afin de subvenir à ses besoins. Mais Elliot cache un secret : c’est un psychopathe qui prend plaisir à torturer, puis tuer des femmes rencon- trées au hasard dans des endroits publics ou des bars. Et il a un projet d’envergure : construire une salle de torture insonorisée dans le sous- sol de l’immeuble où il habite afin de pouvoir se livrer tranquillement à ses activités sadiques. Mais l’argent manque, et l’annonce d’Alphalab tombe à point. Cependant, les conséquences de la Chlorolanfaxine sur Elliot ne sont pas celles auxquelles on pourrait s’attendre.

Nous pouvons saluer d’emblée la déci- sion de Madeleine Robitaille et des éditions de Mortagne de mettre en scène un personnage de tueur en série dans une série où ce sont habituellement des gens « normaux » qui se transforment en monstres meurtriers après les injections. non seulement le lecteur se demande quelles seront les effets du « médicament » sur Elliot, mais ce choix permet à Madeleine Robitaille de pousser l’horreur et le gore un cran plus loin que tous ses prédécesseurs, pour le plus grand plaisir du lecteur. Robitaille a déjà publié quatre romans d’horreur chez Mortagne avant Elliot, et on sent bien sa maîtrise du genre dans les descriptions précises et méthodiques, presque chirurgicales des tortures infligées par Elliot à ses victimes. À cet égard, une scène apparaît clairement comme la plus insoutenable de toute la série jusqu’à maintenant. Et ce n’est pas peu dire, compte tenu de ce qui précède!

L’autre point intéressant dans ce personnage de psychopathe est sans contredit sa réaction à la mystérieuse molécule d’Alphalab. De ce point de vue par contre, le roman déçoit en tombant dans le piège de l’évidence. Il aurait été possible d’ame- ner le personnage ailleurs, question d’éviter d’emprunter la voie la plus facile, qui se traduit non seulement par une baisse drastique du gore et de l’horreur, mais aussi par un relâchement de l’intérêt de la part du lecteur. Après tout, s’il ne commet plus de crimes, quel est l’intérêt d’Elliot? Et ce ne sont pas les commentaires sibyllins du docteur Williams qui nous éclairent sur ce point. Quant à la finale, qui renoue heureusement avec le gore, elle est convenue et n’importe quel lecteur moindrement au fait des codes du genre la verra arriver beaucoup trop tôt.

Quant aux liens avec les cinq autres romans parus précédemment, il devient de plus en plus difficile de les détecter, sauf lorsqu’Elliot se rend aux locaux d’Alphalab pour ses divers rendez-vous. D’ailleurs, c’est dans ce roman qu’est résolu un mystère concernant un membre du personnel de la compagnie. À ce stade de l’aventure « Cobayes », il y a de nombreuses ficelles importantes qui n’ont pas encore été rat- tachées, et si elles ne le sont pas dans le septième et dernier roman ou encore dans le chapitre final disponible sur Internet à la parution de Cédric, la déception sera grande. Il faut donner la chance au coureur, mais le temps commence à manquer, et les attentes sont élevées.

Cédric – Alain Chaperon

cedric-alain-chaperonC’est à Alain Chaperon que revient le privilège de clore cette expérience littéraire hors du commun. Il a choisi de mettre en scène Cédric, un jeune homme de 27 ans pour qui le farniente et le je-m’en-foutisme sont considérés comme un mode de vie. Pour subvenir à ses besoins et payer la marijuana qu’il consomme abondamment, il sert de cobaye pour diverses études cliniques. Dans ses (nombreux) temps libres, il tient « Le blogue du cobaye », dans lequel il partage ses réflexions du moment avec ses abonnés. Faute d’avoir le cœur à la chasser, il s’occupe également de Cantine, une chatte errante qu’il a gardée lorsqu’elle est entrée chez lui. Lorsqu’il commence à manquer d’argent, il tombe par hasard sur l’annonce d’Alphalab et, alléché par la généreuse compensation financière, il soumet sa candidature.

Avec un tel postulat de départ, le récit pouvait aller dans plusieurs directions. On a vu, que ce soit avec Sid ou avec Yannick, à quel point la personnalité d’un cobaye pouvait jouer sur les effets de la Chlorolanfaxine. De plus, sa consommation de marijuana renforce un état d’esprit déjà placide au départ, ce qui peut aussi avoir des impacts sur la molécule qu’on injecte. Malheureusement pour nous, Chaperon semble avoir été conscient de ces possibilités, mais a choisi la pire option, soit celle d’un bouleversement complet de la personnalité, plutôt qu’une accentuation de certains traits de caractère, comme la plupart des autres cobayes l’ont démontré. En fait, le problème n’est pas tant ce renversement en lui-même que l’aspect caricatural et grandement exagéré de la transformation. Grâce à ces injections, Cédric devient volontaire, sûr de lui et excessivement productif. Il se redécouvre un talent pour le dessin qu’il croyait perdu depuis le secondaire, déve- loppe un sens esthétique incroyable et n’a pas peur de prendre sa place.

Cette transformation est soulignée à gros traits, et l’intrigue perd en crédibilité à mesure que Cédric gagne en confiance. Au fil des événements qui s’en- chaînent à une vitesse qui frôle le ridicule, impossible de ne pas rouler des yeux devant l’invraisemblance des offres qui lui sont faites. Le meilleur exemple est sans contredit son rôle dans un film de Wes Anderson, à la suite d’une rencontre avec le célèbre réalisateur lors d’une tournée médiatique à Paris pour parler de son blogue. Le reste est à l’avenant. Quant aux personnages secondaires, ils sont eux aussi caricaturaux et certaines de leurs réactions apparaissent carrément dis- proportionnées, particulièrement en ce qui a trait à Cantine, la chatte de Cédric, ce qui donne d’ailleurs droit à une intrigue secondaire aussi bâclée que l’histoire principale.

On aurait pu, du moins partiellement, pardonner ces incongruités grossières si l’horreur et le gore avaient été au rendez-vous, d’autant qu’Yvan Godbout et Madeleine Robitaille avaient considérablement haussé la barre avant lui. Là encore, c’est une immense déception. On a surtout l’impression que Chaperon a cherché à choquer de manière systématique, sans avoir de projet littéraire en tête. On perd rapidement le compte des prostituées tuées au cours de l’acte sexuel, et l’ennui nous gagne très tôt dans le roman.

nous ne pouvons pas passer sous silence les nombreuses scènes de sexe qui émaillent le récit et avec lesquelles Chaperon semble là aussi chercher à secouer son lecteur. Mis à part le malaise ressenti devant le détournement d’une actrice ayant incarné un personnage fondateur de notre jeunesse, force nous est d’avouer que les innombrables descriptions de l’acte sexuel, incluant ou non du sadomasochisme de pacotille, ne viennent qu’ajouter au désintérêt ressenti devant une intrigue qui ne décolle jamais véritablement.

Quant à l’importance de ce septième tome pour la continuité dans la série, nos craintes se sont avérées. En effet, de nombreuses pistes sont laissées en suspens à la fin de ce septième et dernier tome, ficelles que le chapitre final diffusé sur internet ne devrait pas être en mesure de nouer. On reste donc avec un goût d’inachevé en bouche et il faut avouer que Cédric n’est pas à la hauteur de la série : il s’agit là d’une bien piètre conclusion à un projet qui a connu des hauts et des bas. Que ce soit en le considérant individuellement ou en lien avec les tomes qui le précèdent, Cédric ne vaut tout simplement pas le détour.

Le chapitre final

cobayes-chapitre-final-couvertureQuelles étaient les véritables motivations d’Alphalab ? Quel but poursuivait le docteur Williams ? Au fil des sept tomes du projet collaboratif « Cobayes », l’intrigue nous a apporté de nombreux indices et nous a invité à suivre de nombreuses pistes. Dès la parution d’Anita, de Marilou Addison, une lettre était donnée à la fin de chaque roman pour permettre de déchiffrer le mot de passe donnant accès à un chapitre final qui est maintenant disponible. Cet ultime ajout à la série promettait de lever le voile sur les activités d’Alphalab. Qu’en est-il ?

Le document téléchargeable débute par un court récit de sept pages, qui se déroule cinq ans après les essais cliniques mis en scènes dans les sept romans. On y suit Isabelle Frank, une agente d’Alphalab en visite en Scandinavie pour présenter les études entourant la Chlorolanfaxine aux responsables de l’armée scandinave. La quinzaine de pages restante est consacrée à différents documents officiels, rapports de terrains, monographies, communiqués internes et autres, qui expliquent les attentes d’Alphalab envers la fameuse molécule.

Alors que de nombreuses questions demeuraient en suspens, les attentes étaient élevées envers ce dernier chapitre venant mettre un terme à une aventure unique dans la littérature d’horreur québécoise. C’est pourquoi la déception est aussi forte voire frustrante à la lecture de cette offrande ultime. On y suit un nouveau personnage dont on ne sait absolument rien (mis à part le fait qu’elle tient à son nouveau lifting) et qui ne nous apprend pas grand chose que nous n’avions pas déjà deviné. Ajoutons à cela la disparition mystérieuse du docteur Williams sans autre forme d’explication qu’une simple hypothèse de la part d’Isabelle Frank. Après tout ce temps, voilà une manière cavalière de se débarrasser d’une sous-intrigue qui demandait une bien meilleure résolution.

 Et que dire des motivations d’Alphalab qui sont exactement celles que n’importe quel lecteur moindrement intelligent a pu deviner depuis le début ? On a l’impression que les attentes ont été gonflées artificiellement et qu’en bout de piste, l’équipe derrière l’idéation du projet a été incapable d’y répondre, se contentant de suivre la voie qui a été télégraphiée tout au long des sept romans. Il n’y a donc aucun effet de surprise dans ce chapitre final qui tombe résolument à plat.

Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence les nombreuses intrigues inachevées qui sont laissées en plan. On pense à Sid, qui aurait eu les moyens de sérieusement compromettre les activités d’Alphalab, de Yannick qui est encore dans la nature, ou encore aux laboratoires d’Alphalab de Thaïlande et de France qui ne semblent avoir été que de simples succursales ayant exactement le même but que la clinique visitée par nos huit Cobayes.

Nous aurions aimé terminer l’aventure sur une note positive, mais au vu de ce qui nous a été donné à lire, c’est impossible. Le concept était prometteur, mais il s’est avéré beaucoup trop gros et l’équipe éditoriale n’a pas été en mesure de livrer la marchandise. On se retrouve donc avec quelques romans qui valent vraiment le détour, d’autres qui sont des demi-réussites et certains qui sont des échecs retentissants. Il faudrait peut-être relire l’ensemble des romans afin de retrouver les différentes références croisées mises en scène au fil des tomes, mais en ce qui nous concerne, le jeu est loin d’en valoir la chandelle.

                                                                                                                  – Toutes les critiques de la série Cobayes ont été rédigées par Pierre-Alexandre Bonin

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